VI - EUROPE CENTRALE ET DE L’EST, BALKANS, TURQUIE et invasions mongoles

4. DE LA RUS’ DE KIEV (RUTHÉNIE) AU ROYAUME DE MOSCOVIE

La Rus’ (ou Rous) de Kiev, appelée aussi Ruthénie prémongole, est la première grande principauté slave orientale, la plus ancienne entité politique commune à l’histoire de la Biélorussie, de la Russie et de l’Ukraine modernes. A la fin du IXe siècle, les Vikings (ou Varègues) arrivent à Kiev et s’y assimilent avec les Polianes slaves d’Ukraine centrale. Jusqu’alors, les Polianes étaient dépendants des Khazars, un peuple turc semi-nomade, mais en 864, les premiers souverains nordiques s’imposent avec les princes Askold et Dir. Le prince Oleg le Sage dépose ces derniers en 882 et choisit Kiev comme capitale. La dynastie d’origine scandinave est rapidement slavisée tandis que le polythéisme slavo-nordique est remplacé par le christianisme orthodoxe (dépendant du patriarcat de Constantinople) qui devient la religion officielle en 988, notamment par l’intermédiaire du missionnaire grec Cyrille. C’est donc de la rencontre d’une dynastie scandinave et d’une religion venue de Byzance que naissent en même temps l’État et la chrétienté ruthènes.
Sous les règnes de Vladimir le Grand (980-1015) et de son fils Iaroslav le Sage (1019-1054), la Rus’ de Kiev vit son âge d’or : c’est l’État d’Europe le plus étendu, atteignant la mer Noire, la Volga, ainsi que le royaume de Pologne et le futur grand-duché de Lituanie. On y trouve les premiers écrits en langue slave (liturgie et codes juridiques), une princesse kiévienne devient même reine de France, épouse du monarque capétien Henri Ier. Cet essor est dû aux voies commerciales par le Dniepr entre la mer Baltique et l’Empire byzantin, puis par la Volga avec l’Orient en passant par la mer Caspienne. À la base de la société se trouve un nombre important d’esclaves, et il existe aussi une classe de paysans tributaires de leur seigneurs, proches des serfs, mais le caractère généralisé du servage n’existe pas dans la Rus’, à la différence de l’Europe occidentale ou, plus tard, dans l’Empire russe : la plus grande classe sociale de la Rus’ est composée de paysans libres. Mais au XIIe siècle, les conflits entre les différentes principautés issues de la gouvernance kiévienne et les antagonismes dynastiques successifs mènent la Rus’ au déclin : le trône de Kiev est convoité successivement par la principauté de Vladimir-Souzdal, la très puissante République libre de Novgorod (gouvernée par la Vece, une oligarchie locale de commerçants), les principautés de Galicie, de Volhynie, de Smolensk, etc. En 1240, les Mongols de Batou Khan, petit-fils de Gengis Khan, s’emparent de la capitale affaiblie et les Kieviens doivent, comme la majorité des autres principautés slaves orientales, se soumettre à la Horde d’Or mongole pour deux siècles et demi.
A ce moment, Moscou n’est encore qu’un avant-poste commercial négligeable dans la principauté de Vladimir-Souzdal. Même si les Mongols brûlent Moscou pendant l’hiver 1238 et la pillent en 1293, son site dans la forêt lui offre une certaine sécurité avec accès aux routes commerciales. En tant que dirigeant de la grande-principauté de Vladimir-Souzdal, Alexandre Nevski est le premier prince à ordonner au peuple moscovite de se soumettre à la Horde d’Or tatare (c’est d’ailleurs sous son règne que le nom de Moscou apparaît pour la première fois dans les chroniques). En 1327, la ville rebelle de Tver et conquise par les forces conjointes des Mongols et des Moscovites d’Ivan Ier de Russie, campagne lucrative qui permet à ce dernier de construire des églises de pierre dans le kremlin de Moscou. Son petit-fils Dimitri Ier Donskoï remporte une première victoire importante sur les Tatars à Kulikovo en 1380. Les années relatives de paix permettent à Vassili Ier d’annexer Nijni Novgorod et Souzdal en 1392. L’expansion de la Moscovie aux XIVe et XVe siècles est accompagnée d’une consolidation interne. Ainsi, Ivan III le Grand contraint les divers princes à reconnaître son autorité militaire, judiciaire et diplomatique, puis annexe la république de Novgorod (1478), libère définitivement Moscou du joug mongol (1480), conquiert le grand-duché de Lituanie (1503) et étend sa grande-principauté dans l’ouest de l’ancienne Rus’ de Kiev, parachevant ainsi la centralisation de son État.
Son petit-fils Ivan IV dit le Terrible (ou le Redoutable) s’autocouronne « tsar (roi) de toutes les Russies » en 1547. Les premières années de son règne sont consacrées à la modernisation du pays, plaçant aux postes clefs de petites gens qui lui sont acquis plutôt que les boyards (nobles et chefs militaires). Mais le régime de l'autocrate se durcit à partir de 1560 quand il généralise le servage dans la paysannerie, puis introduit un régime de terreur mené par sa police spéciale des opritchniks, dirigé en particulier contre les boyards. Il fait même assassiner le métropolite Philippe II de Moscou qui n’approuve pas sa cruauté. Il conquiert Kazan, capitale du khanat tatare, et massacre la population de Novgorod accusée de comploter contre son autorité, tandis que son général Ermak atteint l’Oural, puis la Sibérie. À la fin de son règne, le tsarat de Moscou se trouve dévasté par 25 ans d’une guerre perdue contre une coalition formée par la Pologne, la Suède, la Lituanie et les chevaliers teutoniques de Livonie. Fou de rage, il tue son fils aîné en le frappant de son sceptre, avant de décéder en 1584 dans des circonstances inexpliquées. Régent puis durant sept ans tsar sous le nom de Boris Ier, Boris Godounov assume vainement (et au prix de sa vie) la gestion chaotique du royaume, au début d’une crise de succession prolongée qu’on appellera « le Temps des troubles » et qui se terminera seulement en 1613 par l’accession au trône du premier des Romanov.

Nota bene : ce n’est qu’en 1721 que le tsar Pierre le Grand rebaptisera son royaume de Moscovie du nom d’EMPIRE RUSSE ou de RUSSIE.