III - L’ITALIE
5. ROME ET LES ÉTATS PONTIFICAUX
Politique ou religion?
En 754, un legs temporel du roi carolingien Pépin le Bref fait de l'évêque de Rome un souverain temporel qui s'empêtrera dans des problèmes politiques, trop souvent au détriment du religieux. " L'humilité d'un prêtre chrétien aurait dû peut-être refuser un royaume terrestre qu'il ne pouvait gouverner aisément sans renoncer aux vertus de son état ", remarquera à ce sujet - et avec combien de pertinence! - l'historien Edward Gibbon (Histoire du déclin et de la chute de l'Empire romain, 1776), car grande est la tentation de vouloir représenter non seulement "Dieu" mais aussi "César". Ce legs très périlleux - dont la légitimité repose sur un faux, la soi-disant Donation de Constantin - marque la naissance des États pontificaux qui ne tarderont pas à grandir et à se multiplier (Latium et Abruzzes). C'est aussi l'affranchissement vis-à-vis du pouvoir impérial byzantin jusque-là considéré comme souverain. Charlemagne étant devenu roi des Lombards en 774 et confirmant cette donation, on assiste (sous le pape Léon III) à la création pure et simple d'un empire rival à celui de Byzance en Occident, empire comprenant les Barbares christianisés par l'épée, comme les Saxons (qui ont eu à choisir entre le baptême ou la mort, selon la "loi du fer de Dieu"). En 962, après la désagrégation de l'Empire carolingien, c'est à Rome que le roi de Germanie Otton Ier est couronné empereur et la Péninsule italienne se voit incorporée au Saint-Empire romain germanique. Rome innove alors en matière de théologie et de droit canon en insistant sur la primauté temporelle du pape, une évolution qui marque la création d'un véritable État ecclésiastique, une puissante théocratie qui va entraîner en 1054 la rupture aussi désastreuse que fatale avec toutes les Églises d'Orient, celles-ci se refusant d'intégrer - en se soumettant - un royaume dangereusement "terrestre" et absolu de la chrétienté. En d'autres termes: Rome serait trop compromise avec l'ordre du monde.
Le schisme est-ouest et les Croisades
Parallèlement à cette option organisationnelle assez caractéristique de l'ADN occidental, le discours scolastique prend désormais le pas sur la gnose qui, elle, entre dans une forme de clandestinité: l'Occident mise tout sur la dynamique de l'Église de saint Pierre et de l'aristotélisme misogyne au détriment de l'enseignement selon saint Jean qui prévaut en Orient, marqué par l'école johannique et le néoplatonisme, plus mystique, ascétique et contemplatif. Beaucoup pensent que le monachisme oriental est resté plus fidèle à la vie évangélique et aux premiers Pères du Désert, donc de l'Église originelle (ce qui sera aussi l'avis plus tard des Franciscains et de l'ordre dominicain des Mendiants au XIIIe siècle). Or quarante ans après le schisme fatal des deux Églises, lors du concile de Clermont-Ferrand en 1095, le pape français Urbain II prêche la croisade générale de la "chrétienté contre l'islam", l'une des conséquences concrètes de cette nouvelle constellation idéologique.
Précisons que les croisades sont des initiatives exclusivement latines - car, on l'oublie facilement, toutes les Églises d'Orient, grecques, coptes, russes, arméniennes, perso-chaldéennes, maronites, nestoriennes, syriano-araméennes et éthiopiennes ont, à de rares exceptions opportunistes près, refusé d'y participer et dans certains cas même prié pour la victoire du magnanime sultan Saladin qui, lui, respectait leur foi (dixit l'évêque byzantin Alexius Scylitzès au XIIe siècle). Les vastes communautés orthodoxes n'ont pas été impliquées dans les huit calamiteuses expéditions militaires de l'Occident atlantique - en majorité franques - venues "libérer" le Moyen-Orient contre sa volonté et menant jusqu'en 1270 à la création certes passagère mais très profitable, voire lucrative de divers " Royaumes latins ", dont celui de Jérusalem; le Saint-Sépulcre passe ainsi sous contrôle exclusif du clergé romain, avec expulsion des prêtres "orientaux". La ville sainte est ainsi transformée par le fer et le sang en cité dite "latine": Jérusalem est conquise par Godefroy de Bouillon en juillet 1099 au cours d'un carnage où auraient été massacrés sans distinction entre dix et trente mille musulmans, juifs et chrétiens arabes (certains juifs brûlés vifs dans leurs synagogues, comme s'en félicitent des chroniqueurs francs) (cf. France: Croisades, chap. 4). L'intense et exaltante propagande ecclésiastique axée - pour la première fois - sur cette Terre sainte que menaceraient des non-chrétiens, puis l'appel à la sécuriser par les armes, réveillent et exacerbent alors une haine irrationnelle envers les juifs, soi-disant "assassins du Christ", suivie des premières persécutions sanglantes dans toute l'Europe de l'Ouest puis en Palestine même. Dès le concile de Latran en 1213, le pape Innocent III stigmatise aussi les communautés israélites - que la plèbe s'imagine riches - sur le plan vestimentaire et alimentaire tandis que se propagent d'infâmes mensonges (meurtres rituels d'enfants chrétiens, etc.) que, trop souvent, prélats et autorités se gardent de dénoncer. La suite, hélas, n'est que trop connue.
Chapitre non moins infâmant: en 1202, les "saintes croisades" proche-orientales dégénèreront sous forme d'une vaste opération de brigandage menée par Venise qui détournera la Quatrième Croisade de son but initiale (l'Égypte) en incendiant et pillant Constantinople, la capitale du christianisme d'Orient ; on tue les chrétiens "inobédients", on viole, les églises byzantines sont profanées, les icônes brisées, les mosaïques détruites, les reliques jetées en des lieux infâmes, une prostituée braille des obscénités assise sur le trône patriarcal d'Hagia Sophia tandis qu'à Rome, Innocent III confirme la nomination (passagère) d'un patriarche-évêque vénitien sur les rives du Bosphore. Grâce aux trésors volés (dont les quatre chevaux de Saint-Marc), Venise devient une cité de commerçants riche et puissante. Constantinople ne se remettra jamais des destructions traumatisantes occasionnées par ses frères catholiques et, sérieusement affaiblie, sera une proie facile pour les Ottomans. Lorsque le sultan Mehmed II assiégera Byzance en mai 1453, le pape Nicolas V se dira prêt à intervenir militairement en faveur de ses "frères chrétiens" pour autant qu'ils se soumettent désormais aux États pontificaux romains. Mais les assiégés préféreront les turbans turcs à la mitre romaine. Paradoxalement, ces mêmes Ottomans, plus tolérants que les catholiques latins car tenus en principes aux injonctions coraniques sur les "Gens du Livre" (à savoir toute la lignée abrahamique et les zoroastriens), préserveront l'Église byzantine d'une certaine dégénérescence comme de tentations trop terrestres, matérielles, tout en protégeant les monastères du Mont Athos, lieu de méditation que les musulmans appellent "la Sainte Montagne"; quant à la transformation d'Hagia Sophia à Constantinople en mosquée (1453), ce sera une réponse tardive à celle - non moins outrageante - d'une partie de la mosquée de Cordoue en cathédrale (1196, 1236).
Aux yeux de la papauté, les croisades (décrétées "voulues par Dieu") sont surtout l'occasion d'asseoir le pouvoir et le prestige de Rome en ce début du nouveau millénaire, mais aussi de détourner la turbulente chevalerie locale de la "querelle des Investitures" (cf. plus bas) vers d'autres horizons, aux attraits exotiques. Urbain II appelle les chevaliers à devenir des soldats du Christ sans revêtir la bure ni changer de statut sociétal, la guerre se transformant en œuvre pie, en action sacrée. Cela toutefois pour "un résultat parfaitement vain dans l'immédiat, et très néfaste à l'échelle des siècles" (dixit Jacques Le Goff), qui laissera des traces indélébiles au Proche-Orient. Accessoirement et souvent à l'insu des autorités officielles, les croisades permettent, sans l'avoir recherché, des échanges et contacts à plusieurs niveaux avec le "péril musulman", tant scientifiques que culturels, intellectuels voire hautement spirituels entre le soufisme et des cercles templiers plus fermés.
Le façonnage de la société chrétienne et la querelle des Investitures
La réforme grégorienne sous Léon XI et Grégoire VII qui débute au milieu du XIe siècle (avec la fondation d'immenses seigneuries ecclésiastiques comme l'abbaye de Cluny) entend façonner durablement la société chrétienne et lutter contre les manquements du clergé à ses devoirs, ce qui incite le pape-roi à vouloir tout contrôler au détriment du pouvoir politique existant: l'Église s'impose désormais aussi en tant qu'institution sociale. La liturgie se cléricalise tandis qu'enseignements et pratiques gnostiques (prière du coeur) axées sur l'intériorité se retirent progressivement dans le secret de quelques monastères plus discrets - face à l'agitation des débats théologiques qui envahissent les universités nouvellement fondées, donnant l'occasion à de beaux parleurs comme Pierre Abélard, Siger de Brabant (qu'admirait Karl Marx) ou à un Guillaume d'Ockham, précurseur de l'empirisme et de la sécularisation moderne, de propager des thèses déstabilisantes (thèses combattues, entre autres, par saint Bernard de Clairvaux et Thomas d'Aquin); cette nouvelle caste de théoriciens-philosophes s'avérera imperméable à la haute spiritualité vécue d'une Hildegarde de Bingen ou de Maître Eckhart (métaphysicien exceptionnel qui décède avant son procès prévu par l'Inquisition pontificale en 1328) : insensiblement, le mondain prend le pas sur le contemplatif. Le synode de Latran (1075) impose l'abstinence sexuelle à tout le clergé séculier, mesure largement inconnue dans le clergé de l'Europe orientale qui, au fil des siècles, va induire une cascade d'embarrassants dérapages systémiques et une obsession omniprésente du charnel; le phénomène se prolongera jusqu'au XXIe siècle et finira par discréditer l'Église même aux yeux de ses fidèles.
Les monarques du Saint-Empire, pour qui les évêques sont aussi des relais de l'autorité impériale, voient dans diverses initiatives (les Dictati papae) une atteinte à leur pouvoir qui fait de facto de la puissance papale une monarchie centraliste. En s'opposant à cette prétention, l'empereur germanique Henri IV déclenche la "querelle des Investitures" qui va durer de 1075 à 1122. Grégoire VII excommunie l'empereur, action qui délie ses sujets de leur serment de fidélité. En habit de pénitent, Henri IV est contraint d'attendre trois jours humiliants dans la neige à Canossa jusqu'à ce que le souverain pontife lui accorde son pardon. Puis le vent tourne: soutenu par le clergé germanique, Henri IV fait élire un antipape, se fait couronner à Pavie roi d'Italie et s'empare de Rome tandis que le pape se réfugie au château Saint-Ange, son palais-forteresse prudemment érigé le long du Tibre, puis à Salerne. En 1158, l'empereur Frédéric Barberousse impose ses volontés aux villes lombardes, mais il est à son tour excommunié à son tour par le pape Alexandre III en 1160 ; six ans plus tard, Barberousse vient assiéger Rome et oblige le Souverain Pontife à se réfugier en France. L'empereur est cependant vaincu par les villes lombardes à Legnano en 1176 (cf. chap. 2.1).
La paix de Venise de 1177 consacre l'indépendance des États du pape vis-à-vis du Saint-Empire, tandis que l'architecture gothique qui prend son essor vers 1190 (Bourges, Chartres) et ses voûtes élevées, summa theologica avant la lettre, célèbrent désormais aussi l'exaltation majestueuse d'une Église militante et de son dogme. Dans leur splendeur, les nouvelles cathédrales, visibles de loin, deviennent une métaphore à la fois lumineuse et monumentale du rayonnement de la théocratie sur la société comme de la soumission des monarques. Désormais, le style roman, centré sur l'intériorité et le coeur (lieu pérenne non des sentiments mais du séjour de l'âme) dans un recueillement tamisé tendent, eux, à s'effacer. Peu à peu, le symbole pur est remplacé par de l'imagerie narrative (miniatures, peintures, vitraux) qui répercute visuellement l'agitation croissante du monde. La croix, symbole universel d'ampleur et d'exaltation (l'Arbre de Vie), se mue en crucifix, instrument de torture et de sacrifice, tandis que le Pantocrator sur son trône de gloire devient en Europe de l'Ouest un Christ résigné, souffrant, le corps arqué, les plaies ouvertes (Cimabue). Le sanguinolant prévaut et, au fil des trois siècles à venir, la terreur va s'installer avec une profusion révélatrice de sarabandes macabres, de charniers, ossuaires, châtiments divins, démons et représentations infernales en tout genre, propres à ébranler le quidam (Bosch, Holbein, etc.).
Une division fratricide de l'Italie s'ensuit entre 1154 et 1250 au cours de la " lutte du Sacerdoce et de l'Empire ", des " guelfes " défendant le pouvoir des pontifes contre les " gibelins " affirmant la suprématie de l'institution impériale. Elle prend fin avec la défaite et la mort de l'étonnant empereur Frédéric II de Hohenstaufen (cf. chap. 7, Italie méridionale), roi islamophile de Sicile ouvert aux échanges interculturels dont la papauté traque impitoyablement la descendance ; son petit-fils Conradin est décapité à l'âge de 16 ans à Naples en 1268. Frédéric II a eu en outre l'audace d'obtenir des musulmans la garde chrétienne de Jérusalem pour dix ans sans verser de sang et cette VIe Croisade scandaleusement pacifique lui a valu d'être excommunié une deuxième fois!
Ambitionnant de soumettre les souverains temporels à l'autorité pontificale, revendiquant la primauté de l'Église sur toute la société séculière (le dominium mundi), Innocent III alias Lotario di Seni excommunie le roi de France, Philippe Auguste. Il jette l'interdit sur son royaume, privant tous ses sujets des sacrements de l'Église, et se mêle ouvertement de la politique continentale en Allemagne comme en Angleterre. "Le Christ, écrit-il en 1199, a laissé à Pierre non seulement l'Église universelle mais tout le monde à gouverner". Lors du concile de Latran IV en 1215, ce même pontife - dont le règne marque l'apogée de la papauté médiévale - rend la communion et la confession annuelle (jadis privée et réitérante) à présent obligatoire, un sacrement de pénitence qui permet désormais de surveiller, punir voire manipuler les ouailles avec régularité jusque dans leur vie intime. (Dans l'Église orthodoxe, la confession, sacrement du repentir, reste un acte de réconciliation avec Dieu et l'Église pratiqué devant une icône du Christ, le prêtre agissant seulement comme témoin et non comme juge, puis offrant l'absolution pour guérir l'âme.)
La "Sainte Inquisition" à l'assaut des dissidences
En 1231, Grégoire IX crée la Sainte Inquisition, puis, en 1234 fait du mariage canonique un sacrement désormais quasi indissoluble, obligatoirement célébré en présence d'un prêtre. Gérée par les dominicains, l'Inquisition permet, elle, de sanctionner toute contestation en la criminalisant, l'hérésie étant définie comme un mouvement - donc une menace - qui n'entre pas dans les cadres dogmatiques, disciplinaires ou institutionnels de la chrétienté latine: l'hérésie n'est plus seulement une erreur ou un péché, mais un crime, et l'Inquisition devient l'arme absolue pour "éradiquer les forces du mal" (notamment dans les territoires hispaniques à partir de la fin du XVe siècle). Ainsi, les Cathares (mot apparu en Allemagne vers 1160 pour désigner des dissidents rhénans) sont-ils présentés dans le Languedoc comme des "hérétiques dualistes", invention grossière justifiant l'annihilation des communautés albigeoises opposées à la réforme grégorienne, des insoumis rejetant la richesse des clercs et s'élevant contre l'édification et le décorum des grands bâtiments de l'Église. Les Cathares albigeois ont par ailleurs l'outrecuidance de critiquer le trafic juteux des reliques, vraies ou fausses (la Sainte Couronne d'épines, les morceaux ou les Saints Clous de la Vraie Croix, les amphores de vin restant des noces de Cana & autres balivernes), eux qui remettent en cause toute matérialisation du sacré. Les enquêteurs instaurent une bureaucratie de la délation, les flammes rétablissent un semblant d'ordre. Désormais, la papauté peut faire plier rois et empereurs, décréter seule des croisades, redresser les mœurs, car être soumis au pontife romain reste "une nécessité de salut".
Au milieu du XIIIe siècle, les États pontificaux ont atteint leur extension territoriale maximale, avec sept provinces au centre de l'Italie : Rome, la Campagne et Maritime, une partie de la Toscane, la Sabine, la marche d'Ancône, le duché de Spolète, en France les enclaves de Bénévent, le Vaucluse et Avignon. Pendant les guerres d'Italie au XVIe siècle, Jules II della Rovere, pape politique et militaire, prendra possession des villes que Cesare Borgia a conquises pour l'Église en Romagne et dans les Marches, Léon X y ajoutera les villes d'Émilie (Plaisance, Parme, Reggio, Modène, Bologne). En 1598, Clément VIII annexera encore Ferrare et Cornacchio. Un épisode semble particulièrement révélateur du malaise engendré par les incessants jeux de pouvoir à Rome. En juillet 1294, le siège apostolique étant resté vacant pendant plus de deux ans, les cardinaux élisent à l'unanimité comme pape un inconnu, Pietro Angeleri de Morrone, humble moine-ermite des Abruzzes, fondateur de l'ordre des Célestins; ce contemplatif octogénaire à la formation théologique sommaire, ignorant tout du fonctionnement de la Curie et du droit canonique, atterrit dans un univers de fauves en soutane. Il accepte la tiare sous le nom de Célestin V, mais après cinq mois de tracasseries politiques pendant lesquels le saint homme - qui refuse de cautionner tout conflit armé - est retenu en quasi captivité à Naples par le roi Charles II d'Anjou et le clan des Colonna, il commet l'impensable: il renonce à sa charge "mondaine" pour se retirer dans son ermitage, au profit d'un homme de pouvoir, l'intransigeant Boniface VIII, donnant par là un enseignement d'incorruptibilité et non, comme l'ont cru certains de ses contemporains, un exemple de faiblesse. Célestin-Angeleri décède deux ans plus tard, emprisonné à Fumone par son successeur qui craint que sa propre élection soit contestée ; il sera, sans surprise, canonisé en 1313.
L'absolutisme théocratique de la papauté à son sommet
Vers 1300, alors que le Vatican devient la résidence temporaire de la papauté (avant : le palais du Latran, résidence des évêques de Rome), l'institution ecclésiale s'empare de l'ancienne figure d'Augustin d'Hippone, brillant rhéteur nord-africain du IVe siècle ordonné jadis évêque, dans le but de justifier la main de fer de l'actuelle papauté sous Boniface VIII. Estimant que les deux glaives du pouvoir, l'un spirituel, l'autre temporel (ce dernier étant soumis au premier), doivent être maniés l'un par l'Église, l'autre pour l'Église, "toute créature humaine doit être soumise au pontife romain" (bulle Unam Sanctam). Il bombarde ainsi Augustin d'Hippone post mortem "docteur de l'Église", le canonise et instrumentalise son œuvre pour justifier la subordination des croyants ... tout en taisant l'indifférence embarrassante dudit saint d'autrefois aux formes politiques des cités des hommes! En 1302, critiqué par Dante Alighieri (guelfe par diplomatie mais gibelin de cœur comme le démontre son traité De Monarchia), le pape Boniface VIII refuse de recevoir l'auteur inspiré de la Divine Comédie tandis que la cité de Florence condamne le poète rattaché à la "Fede Santa" (Tiers-Ordre de filiation templier), dont profondément métaphysicien, au bûcher et le contraint à s'exiler jusqu'à la fin de ses jours. Dante, qui estime que le Saint-Siège est devenu une " Nouvelle Babylone " et place Boniface VIII en enfer, plaide très clairement en faveur d'un empereur, unique souverain qui règnerait depuis Rome avec la bénédiction papale.
Se voyant menacé d'excommunion par Boniface III, le roi de France Philippe IV le Bel (petit-fils du très dévot mais férocement antisémite Louis IX, souverain canonisé en "Saint Louis" sur instigation grand-paternelle), expulse Maître Eckhardt et tous les juifs du royaume, puis organise à Aragni en 1303 un attentat qui coûte la vie au Saint Père. Quatre ans plus tard, intimidé par le monarque capétien qui l'a fait élire au trône pontifical à la barbe des candidats italiens et l'a laissé s'installer à Avignon, le pape suivant, le gascon Clément V, dissout le prestigieux Ordre des Templiers (organisation de moines soldats créée en 1119 par saint Bernard de Clairvaux afin de protéger les pèlerins en Terre Sainte), ce qui permet à Paris d'en anéantir tous les hauts dignitaires - dont Jacques de Molay - par le feu et d'enrichir sérieusement le Trésor royal après une cascade de faux témoignages et de procès truqués (1307-1314). Intimidé ou effrayé, le le Saint Père gascon ferme les yeux; deux ans plus tard, il quitte l'Italie pour Avignon (la cité abritera des papes français jusqu'en 1378, dernier élu: le Corrézien Grégoire XI). Or en passant ainsi d'une royauté féodale à une monarchie de droit divin sous Philippe le Bel, la France de ce despote cupide sonne le glas de ce qu'érudits et philosophes appelleront plus tard, par dérision, le "Moyen Âge" et instaure une ère de pré-Renaissance. L'ère initiée en France capétienne par la désastreuse Guerre de Cent Ans.
"Le poisson pourrit par la tête" (proverbe chinois)
Entretemps, dans la Rome désertée par le Saint-Siège, les représentants des grandes familles romaines, les Colonna, les Frangipani, les Orsini et les Conti se font la guerre dans les rues par mercenaires interposés. Au même moment apparaissent dans les cités-États de Milan, Gênes et Venise les bases de l'hédonisme consumériste d'aujourd'hui avec les débuts du capitalisme moderne - soit deux siècles avant le protestantisme. La bourgeoisie marchande introduit des opérations bancaires (transactions entre les devises, comptabilité double, calculs des taux d'intérêt, optimisation des transactions entre devises, etc.). L'Église s'oppose dans un premier temps au prêt à intérêt et aux innovations bancaires, avant de céder au XVe devant des pratiques devenues communes, puis de plier face aux exigences colonisatrices d'une Espagne devenue toute-puissante.
L'ordre mendiant des franciscains fondé par François d'Assise qui prônait la pauvreté évangélique et la contemplation de l’œuvre divine dans la nature (une voix céleste lui aurait demandé de "réparer son Église en ruine") avait été approuvé verbalement par Innocent III en 1210. Mais en son absence au Moyen Orient, le saint fut dépossédé de son ordre: en haut lieu, on considéra son austérité comme un idéal à vénérer mais non à imiter! En outre, on reprocha au futur "saint patron de l'Italie" son attitude trop conciliante envers le sultan Al-Kâmil, neveu du grand Saladin, lors de son séjour en Égypte (1219). Cependant, un siècle plus tard, le théologien franciscain Pierre de Jean Olivi reprend les thèses de François sur la pauvreté évangélique dans son Commentaire de l'Apocalypse (1297) en opposant "l'Église charnelle" aux "hommes spirituels". Élu pape en 1316, l'Avignonnais Jean XXII, issu de la bourgeoisie aisée de Cahors, met alors en œuvre la persécution des "spirituels franciscains"; en quelques années, tandis que le pontife fait construire le premier Palais des papes, plus d'une centaine de frères et de laïcs de leur entourage sont exécutés. En 1324, Marsilio di Padova / Marsile de Padoue, médecin et chanoine du clergé séculier s'oppose ouvertement au pouvoir temporel du pape - en l'occurrence Jean XXII - dans Defensor pacis (Défenseur de la paix), ouvrage dédié à l'empereur Louis de Bavière. Marsilio y démontre que les prêtres n'ont aucun titre à se mêler du gouvernement et de la juridiction civile; suivant l'exemple du Christ, ils ne devraient avoir aucune possession temporelle pour accomplir leur mission spirituelle. Excommunié et dénoncé comme hérétique, Marsilio finit ses jours à Munich où il a pu se réfugier.
En 1326, à la veille de la Peste noire, ce même Jean XXII ouvre la chasse aux "magiciens" et "sorcières démoniaques" sur le continent, traque obsessionnelle d'un nouveau bouc émissaire, ennemi largement imaginaire dont sage-femmes, herboristes. guérisseurs en tous genres et autres troublions (dont Jeanne d'Arc, brûlée comme sorcière en 1431) feront les frais - mais qui sévira surtout aux XVIe et XVIIe siècles, soit non au Moyen Âge mais en pleine Renaissance et pendant l'ère dite "moderne". Encouragé par une bulle du pape génois Innocent VIII (un partisan du sinistre Torquemada), l'ouvrage Le Marteau des sorcières (Malleus maleficarum) que publient en 1486 à Strasbourg les inquisiteurs dominicains Institoris et Sprenger désigne les femmes comme le principal vecteur du Malin, la sorcellerie étant une spécificité féminine... Mais soucieux d'affirmer leur nouveau pouvoir, les magistrats laïcs vont délester assez rapidement la justice ecclésiastique et l'Inquisition des procès en sorcellerie (rien que pour la période de 1560 à 1630 on compte entre 30 et 60'000 victimes envoyées au bûcher). C'est simultanément l'amorce d'une régression d'une rare ampleur du statut des femmes: en rupture avec le Moyen Âge, les corporations des métiers ainsi que les universités (médecine, droit) excluent désormais les femmes de leurs rangs.
Un passé jeté aux orties
Ces divers développements inaugurent, mieux: accompagnent l'irréfrénable autodestruction, vecteur du naufrage spirituel de la chrétienté latine en tant qu'institution théologico-politique. Le pontificat est affaibli plus encore par le Grand Schisme d'Occident, trois papes se disputant le Saint-Siège entre Rome et Avignon (1378 à 1417), et les révoltes hussites en Bohême-Moravie, écrasées dans le sang ou les flammes des bûchers pour avoir, une fois de plus, prêché vainement le retour à un sacerdoce vraiment apostolique, spirituel et pauvre (1420-1434). Dès lors, le souverain pontife apparaît comme un prince et politicien parmi d'autres. Mus par l'appétit de puissance et la volonté de s'imposer aux États voisins, les papes de la Renaissance, pour la plupart italiens, se conduisent en mécènes jouisseurs, ayant leur cour, leurs concubines, leurs rejetons illégitimes, leurs ramifications claniques, leurs séides, leurs bourreaux et même leurs armées. Pratiquant la simonie à vaste échelle pour financer églises, palais et tombeaux personnels au risque de perdre toute crédibilité, le Saint-Siège rompt aussi - et surtout - avec l'héritage pictural et architectural des premiers temps : tombé dans l'oubli, l'art sacré anonyme, stylisé, d'essence rigoureusement symbolique et maïeutique est remplacé par l'art religieux maniériste, à caractère naturaliste, individualiste, surtout ultra-sentimental et sanguinolent, une cassure inconcevable dans les Églises d'Orient et leur théologie "intemporelle" de l'icône. L'abandon du fond or (représentation de l'"Éternel Présent") dans l'iconographie pieuse d'Occident au profit de paysages concrets traduit clairement l'orientation vers l'ici-bas. Il en va même des principes rigoureux de l'architecture sacrée, hérités de la nuit des temps et dont l'origine remonterait au Temple de Salomon, à présent remplacés par les velléités des artistes et créateurs à la mode. La chapelle Sixtine, voulue par le pape Sixte IV della Rovere, est consacrée en 1483. Reconstruite, a Ville Sainte doit devenir la capitale du monde, et son universalisme conquérant peut se déployer à une échelle sans précédent à la suite des Grandes Découvertes : si les États trouvent de nouvelles denrées dans ces voyages de rapine au-delà des mers, l'Église y trouve de nouveaux fidèles - et, détail rarement mis en avant, un déluge d'or et d'argent des Amériques volés aux indigènes pour orner ses lieux de culte.
En 1455, par la bulle Romanus Pontifex, le pape Nicolas V concède au Portugal l'exclusivité du commerce avec l'Afrique, tout en enjoignant aux navigateurs de soumettre au christianisme, si besoin par la force, les populations avec qui ses explorateurs entreront en contact; les non-chrétiens seront réduits en esclavage. En 1494, le pape espagnol Alexandre VI Borgia se pose en arbitre de la rivalité politique opposant l'Espagne au Portugal pour le partage du Nouveau Monde (traité de Tordesillas), accordant en échange d'avantages substantiels la part du lion au premier de ces pays, tandis qu'un de ses fils, l'ambitieux et féroce Cesare Borgia, met la Péninsule à feu et à sang pour agrandir les territoires paternels (cf. chap. 5.2). La bulle papale Inter Caetera qui fixe le partage entre les nouvelles superpuissances maritimes, point de départ de la constitution des empires hispano-portugais (soit l'aube du capitalisme), introduit aussi dans le droit occidental le principe de Terra nullis ("terre sans maître, n'appartenant à personne) qui donne un cadre "légal" à la conquête de territoires occupés par des peuples sans organisation étatique. Ce concept sera précisé au XVIIe siècle et légitimera, aux yeux des Européens, leurs entreprises coloniales au XIXe siècle (l'Amérique du Nord comprise) ainsi que l'occidentalisation généralisée de la planète.
La redécouverte de l'héritage antique gréco-romain (forcément biaisé en étant mis au goût du jour) avec ses thèmes préchrétiens, son architecture, sa statuaire - mais surtout pas sa sagesse! - permet d'installer la capitale de l'Église dans la continuité d'une histoire glorieuse, et aux pontifes se posant en héritiers de cette gloire strictement profane de contrebalancer le prestige des familles nobles de Florence, Milan ou Mantoue. La décoration des appartements pontificaux mêle allégories, symboles théologiques et souvenirs antiques: au plafond de la Stanza voisinent le Jugement de Salomon, le Péché originel, l'Astronomie, Marsyas (fils d'Olympos) et Apollon. Dans le cadre de cette "révolution culturelle" à plus d'un titre, les thèmes religieux ne sont plus qu'un prétexte, une aubaine pour les artistes en vue, ainsi qu'un enrichissement des collections d'art privées. Mécène de Michel-Ange (décoration de la Chapelle Sixtine), de Raphaël, de Bramante (reconstruction de la basilique Saint-Pierre) et accessoirement père de trois filles, Jules II se promène plus souvent en armure qu'en soutane. Ses initiatives entrepreneuriales assèchent les revenus du Saint-Siège et pour y remédier, le pontife abuse de la crédulité de ses ouailles en multipliant sans vergogne les ventes de dispenses et d'indulgences (réduction du "temps de purgatoire" aux généreux fidèles après leur mort !). C'est en vain qu'à Florence, l'intransigeant dominicain Savonarole appelle à nettoyer les écuries du Vatican - il finit pendu et brûlé en 1498. Ces transformations vont de pair avec une rigidité dogmatique étroitement littéraliste qui sera exploitée, voire fortement exagérée par les adversaires humanistes. Par son intransigeance, son hypocrisie et ses dissimulations, Rome s'aliène peu à peu les élites intellectuelles et politiques des cités ainsi que la nouvelle bourgeoisie marchande et cosmopolites du continent. Débarrassée des garde-fous spirituels d'un message christique devenu si travesti, celle-ci entame désormais sans restriction sa course vers la mondialisation, avec les conséquences que l'on sait.
Le schisme protestant - tantôt justifié, tantôt intéressé
Au moment où le catholicisme latin - se revendiquant théocratie universelle - s'exporte avec pompe, arquebuses & galions vers d'autres continents, les chrétiens du nord de l'Europe se scandalisent des excès et aveuglements de l'autorité suprême autoproclamée du christianisme romain et déclenchent la Réforme, initiée dès 1517 par Martin Luther, lui-même soutenu et instrumentalisé à son insu par l'aristocratie allemande avide de s'approprier les biens et terres ecclésiastiques. Auparavant, dans son Éloge de la folie rédigée en 1511, Érasme de Rotterdam, le "prince des humanistes" à l'abri en Angleterre, ridiculise le culte des saints et le clergé à tous les niveaux, appuyé par les caricatures anticléricales de Holbein: dans son pamphlet Julius Exclusius, saint Pierre ferme au pape belliqueux les portes du Paradis et les gargouilles, dit-on, séjournent à présent à l'intérieur des cathédrales ! Diverses voix s'élèvent pour affirmer que les "représentants du Christ sur Terre" ont succombé au tout premier des péchés capitaux, l'orgueil, celui qui engendre tous les autres. En Allemagne, le catholicisme est devenu synonyme d'exactions financières romaines. Déboussolés, les souverains pontifes du clan Médicis, Léon X et Clément VII, ne voient pas le danger venir, l'un avec Luther, Bucer, Calvin et Zwingli qui conduit à la rupture violente avec Rome, l'autre avec Henry VIII à Londres qui provoque le schisme anglican en 1534 en s'autoproclamant chef de l'Église d'Angleterre, reléguant le pape au rang d'un simple évêque local en entraînant la dissolution immensément lucrative de quelque 800 monastères. Ces révoltes théologiques vont occasionner l'éruption phénoménale de sectes en tous genres, qui trouveront surtout refuge en Amérique.
Grâce à l'imprimerie ("le dernier don de Dieu" selon Luther), les hérétiques et les critiques ne se cachent plus, leurs propos incendiaires se propagent partout. A Rome, murmurent-ils, on a remplacé subrepticement Dieu par l'Église. L'intransigeance des antagonistes alimente désormais les guerres de Religion, une avalanche de conflits confessionnels qui va dévaster l'Europe pendant plus d'un siècle, en Allemagne (guerre des paysans, 1524-26), en France (8 guerres, massacre des huguenots à la Saint-Barthélemy en 1572), en Angleterre (Mary Tudor, Mary Stuart, la guerre anglo-espagnole et l'Armada en 1588), aux Pays-Bas espagnols (soulèvement des Sept Provinces-Unies), puis surtout, le siècle suivant, avec la saignée apocalyptique de la Guerre de Trente Ans (1618 à 1648) au cours de laquelle un habitant d'Europe sur cinq perdra la vie - et l'Église latine plus de la moitié de ses "fidèles" européens. La péninsule italienne en est relativement épargnée, étant, elle, en proie aux invasions militaires françaises (cf. chap.6) ainsi qu'aux lansquenets ingérables de Charles Quint qui, à l'instar des Wisigoths et Vandales dix siècles plus tôt, mettent Rome à viol et à sac. Ils contraignent Clément VII à se barricader dans le château Saint-Ange après sa fuite humiliante du Vatican à travers les cloaques de Rome (Cloaca Maxima) et le massacre de sa garde suisse (1527/28). À cela s'ajoute l'écrasante poussée hégémonique de l'Espagne des Habsbourg en Italie, désormais maîtres incontestés du duché de Milan, du royaume de Naples, de la Sicile et de la Sardaigne. Ces parties de la péninsule tombent sous le contrôle du terrible tribunal du Saint-Office de l'Inquisition hispanique, juridiction ecclésiastique instaurée en Espagne dès 1478 par une bulle de Sixte IV à la demande des "Rois très catholiques", promoteurs d'une religiosité nationale sinon nationaliste, et dont le pouvoir est absolu (recours massif à la torture au XVIe siècle). Manipulé par Madrid, le Saint-Office développe une politique très efficace de persécution raciale et religieuse contre Maures et juifs convertis; deux mille victimes périssent dans les flammes au nom de la "pureté de sang" tandis que les plus chanceux trouvent refuge chez les Ottomans. Simultanément, il se dresse contre toute forme de contemplation mystique et de monachisme échappant à sa vigilance (comme les carmélites Thérèse d'Avile et Jean de la Croix ou l'augustinien Luis de León, accusés d'"illuminisme", puis récupérés et prudemment canonisés post mortem).
Réactions tardives et maladroites sur tous les fronts
Suite ou parallèlement à ces événements dramatiques s'ouvre le concile de Trente, qui va durer de 1545 à 1563 et concentrer ses efforts sur la reconquête acharnée des territoires et populations perdus. Le concile vise à faire reculer, voir éradiquer la sécession protestante (que la Rome vaticane a elle-même provoquée) tout en renforçant les structures d'une Église en sérieuse perte de vitesse, sans toutefois remettre en question les aberrations fondamentales du passé. Le catholicisme romain ne trouve d'autre réponse que le recours fatal à la force et au quantitatif. On aboutit à une réorganisation énergique de tout le corpus, à une chape de plomb désignée par les historiens sous le terme de Contre-Réforme: l'Église romaine se crispe dans un cléricalisme dictatorial. Le napolitain Paul IV, ex-inquisiteur élu pape en 1555, antisémite féroce (au point de provoquer une intervention écrite du sultan Soliman le Magnifique en faveur des israélites persécutés) et pratiquant un népotisme outrancier, dirige la faction des "intransigeants" contre les "spirituels" que mènent les cardinaux Pole et Morone. Ces derniers auraient le tort de professer une religion très intériorisée qui dévaloriserait les dogmes et pratiques exotériques du culte, se fondant à la fois sur la recherche mystique du contact avec le divin et sur l'exemplarité de la conduite morale. Paul IV considère le parti des "spirituels" comme la principale menace hérétique en Italie, fait incarcérer ses chefs par le Saint-Office romain et mène la guerre aux moines errants dont il expédie deux cents en prison et aux galères; or la population de Rome fêtera sa mort en liesse, libérant les prisonniers et incendiant le palais de l'Inquisition. Dès 1566, son très zélé successeur, le pape piémontais Pie V, élimine presque totalement le protestantisme de la Péninsule, fait brûler vifs les homosexuels (dont les pratiques étaient pourtant fort bien acceptées durant la Renaissance, à Rome comme ailleurs!), félicite le duc d'Albe pour les répressions terribles de son "concile du sang" aux Pays-Bas, ordonne aux catholiques français de passer tous les prisonniers huguenots par les armes et conspire vainement pour faire assassiner Élisabeth Ière à Londres.
Marquée par le climat délétère de l'époque, la Contre-Réforme implique radicalisation dogmatique armée, publication du catéchisme et du missel, contrôle resserré des couches populaires (encore largement illettrées) et du clergé (dont le concubinage n'est désormais plus toléré), morale étriquée et sexiste (interdiction de peindre la Vierge enceinte), extirpation de dissidents en tous genres, conversions musclées des juifs (autodafés du Talmud à Rome, 1553), mises à l'index des écrits suspects (Index librorum prohibitorum, 1559) y compris toutes les traductions "périlleuses" de la Bible en langue vernaculaire. Enfin, sur le plan formel, imposition de la théâtralité tourmentée, encombrée et doloriste de l'art baroque dans les lieux de prière, miroir d'une mondanité aussi décorative que superficielle qui va se propager simultanément dans tous les édifices de l'aristocratie (avant d'être relayé par les pastorales rococo, sa sucrerie et ses anges chérubins). Précisons toutefois que, les distances aidant, le catholocisme de l'Europe de l'Est (Roumanie, Pologne, Ukraine, Balkans) et la ferveur chrétienne d'une partie du monde rural à l'est comme à l'ouest seront longtemps épargnés de l'invasion de ce baroque doré, avec son idéologie intégriste et sa rhétorique religieuse outrageusement édulcorée.
Des traités contre l'athéisme commencent à circuler dès la fin du XVIe siècle, indice que le rejet de la foi se répand. L'autre axe de ce "nettoyage de surface" contre-réformiste se traduit donc par un prosélytisme accentué et une activité missionnaire particulièrement intense outre-mer confiée en priorité aux jésuites (un nouvel ordre rattaché à la personne-même du souverain pontife), car comme le rêvent l'empereur Charles Quint et son fils Philippe II, maîtres d'un empire catholique "où le soleil ne se couche jamais", il faut désormais "christianiser le monde entier", de gré ou de force. En 1550/51, le dominicain Bartolomé de Las Casas aura grande peine à convaincre ses confrères que les indigènes massacrés ou réduits en esclavage "ont une âme". Cette évangélisation à tous vents - pour compenser les "pertes" protestantes? - s'étendra de l'Amérique latine au Canada, de l'Inde à l'Afrique et jusqu'en Asie - avant de finir comme adjuvant embarrassant, voire prétexte de la colonisation occidentale. Mais, ne pouvant se passer de son train de vie opulent, arc-boutée sur ses privilèges temporels et préoccupée par la survie de ses acquis, l'Église issue de la Contre-Réforme va, dès le siècle suivant, commettre l'erreur de s'aligner servilement sur la politique des monarchies absolutistes où elle s'imagine trouver des appuis (d'où l'emprisonnement des jansénistes et la révocation de l'Édit de Nantes) alors que les familles des Bourbons comme des Habsbourg, d'une ferveur religieuse souvent aussi diaphane qu'opportuniste, s'en servent surtout pour justifier leur propre statut de "royauté de droit divin" (la Régence débauchée de Philippe d'Orléans en est l'exemple-type). Des monarques catholiques comme Marie-Thérèse d'Autriche-Hongrie et Joseph II envisagent même l'abolition des ordres cloîtrés contemplatifs qu'ils jugent "inutiles". Au fil des décennies, la Rome papale ne pourra éviter d'être mise à mal par l'agnosticisme agressif des Lumières (Voltaire en tête) et la déchristianisation rampante de la société occidentale, suivis des couperets de la Révolution française puis de l'unification politico-territoriale de toute l'Italie sous la menace des canons piémontais de Victor-Emmanuel II: la "prise de Rome" marque la fin des États pontificaux (20.9.1870), la "Ville éternelle" est annexée de force au nouveau royaume. Partout en Europe, l'industrialisation, le positivisme scientifique, Darwin, Marx, Freud, Henry Ford et la laïcisation ultra-nationaliste prendront le relais ... pour créer la "première civilisation sans valeur suprême" (André Malraux).

« The Borgias » (2011), une télésérie de Neil Jordan avec Jeremy Irons en pape Alexandre VI Borgia.
