I - LE ROYAUME DE FRANCE

La chevalerie française sous-estime gravement l’adversaire anglais à Azincourt (« Henry V » de K. Branagh, 1989).

7 . LA GUERRE DE CENT ANS (1339 à 1453)

Déclenchée par des querelles familiales sordides, la Guerre de Cent Ans devient le premier conflit occidental opposant non pas deux lignages - les Plantagenêts et les Valois - mais deux États. Elle n'a du reste pas durée cent ans: les dates de 1339 à 1453 ont tendance à occulter de longues périodes de paix. Edward III d’Angleterre, petit-fils de Philippe le Bel par sa mère Isabelle, de langue et de culture françaises comme ses prédécesseurs Plantagenêts, revendique la couronne de France et déclenche les hostilités sur le continent. Avec ses 14 millions d’habitants, la France est alors le royaume le plus peuplé et le plus riche de l’Occident chrétien ; l’Angleterre ne compte que 3,5 millions d’habitants, soit quatre fois moins que la France. Les souverains adversaires de l’Angleterre sont :

PHILIPPE VI de Valois 1328 / 1350
Né en 1293, fils de Charles de Valois et de Marguerite de Sicile. Reines: Jeanne de Bourgogne (1293-1348), Blanche de Navarre (?-1398). Victoire écrasante des Anglais à Crécy (1346), qui imposent une nouvelle tactique de guerre fondée sur les archers et les fantassins, et perte de Calais (1347) qui restera anglais pendant deux cents ans. Philippe VI meurt complètement discrédité.
Cette même année, en 1350, la Grande Peste, venue d’Asie, commence à ravager l’Europe et s’étend de Paris à Moscou, faisant trente millions de victimes, soit entre un tiers et une moitié de la population du continent.
JEAN II dit « le Bon » 1350 / 1364
Né en 1319. Reines: Bonne de Luxembourg (1316-1349), Jeanne de Boulogne (1326-1361). Fait prisonnier à la bataille de Poitiers, une nouvelle défaite française en 1356 (sept mille Anglais affamés et terrorisés écrasent quinze mille Français mal dirigés), Jean le Bon finit ses jours en captivité à Londres.
CHARLES V dit « le Sage » 1364 / 1380
Né en 1338, fils de Jean II le Bon. Reine: Jeanne de Bourbon (1338-1377). Régent pendant la captivité de son père à Londres, son règne marque la fin de la première partie de la guerre de Cent Ans : Charles V réussit à récupérer la quasi-totalité des terres perdues par ses prédécesseurs, restaure l’autorité de l’État et relève le royaume de ses ruines. L’instauration d’impôts durables permet à Charles V de doter la couronne d’une armée permanente. Ayant retourné les vassaux gascons favorables à l’ennemi, il encourage le sentiment national naissant qui transforme peu à peu les Anglais en « envahisseurs ». Souverain lettré, il fonde au Louvre la première librairie royale.
CHARLES VI dit « le Fou » 1380 / 1422
Né en 1368, fils de Charles V, pris de crises de folie à partir de 1392. Reine: Isabeau/Elisabeth (Isabelle) de Bavière (1371-1435), fille d’Etienne II de Bavière. Guerre civile entre les Armagnacs du duc d’Orléans, partisans de la couronne, et les Anglo-Bourguignons que dirige Jean sans Peur, duc de Bourgogne (1407). Après la défaite d’Azincourt (1415) où cinquante mille Français sont écrasés par douze mille Anglais, les souverains déshéritent le dauphin en faveur du roi d’Angleterre (traité de Troyes).
CHARLES VII dit « le Victorieux » 1422 / 1461
Né en 1403, fils de Charles VI. Reine: Marie d’Anjou (1404-1463). Quoique déshérité en faveur de Henry V d’Angleterre, puis du jeune fils de celui-ci, Henry VI (qui, enfant, monte sur le trône en 1422), le dauphin est sacré roi à Reims en 1429 grâce à Jeanne d’Arc et au parti armagnac. Mais il ne fait rien pour sauver la Pucelle du bûcher.

Les victoires successives de Jeanne d’Arc (cf. infra, 7.7) et de Charles VII à Orléans (1429), à Patay, en Bretagne et en Normandie annulent le traité de Troyes. Devenu un des seigneurs les plus puissants d’Europe mais craignant d’être débordé par les Anglais, Philippe le Bon, duc de Bourgogne, finit par se rapprocher de Charles VII et conclut avec lui le traité d’Arras en 1433, qui (en échange de grosses concessions territoriales sur la Somme et en Picardie) met fin à l’alliance anglo-bourguignonne. Privés du soutien de la population, les Anglais sont peu à peu chassés du continent. La guerre de Cent Ans – qui en aura duré cent douze – prend fin en 1453, tandis que l’Angleterre plonge à son tour dans une guerre civile dite « des Deux-Roses. »

7 .1 . Le désastre à Crécy et le siège de Calais (1347/47)

En un premier temps, l’écrasante suprématie militaire anglaise se fait sentir sur tous les fronts. Brillant stratège, Edward III d’Angleterre coule définitivement la flotte de Philippe VI près de Bruges en 1340. L’armée française subit une autre terrible défaite à la bataille de Crécy le 16 août 1346, marquant le début de la fin de la chevalerie en tant qu’ordre militaire d’élite, mis en déroute par les nouvelles armes de jet (les arcs longs) des Anglais. C’est la victoire de la piétaille sur un idéal chevaleresque qui a empêché toute innovation tactique. La défaite illustre en outre l’unité factice du royaume de France. Ce désastre permet à l’Anglais de s’installer durablement sur le continent, du moins en théorie, car l’ost anglais est touchée par la dysenterie et éloignée de ses bases en territoire ennemi.
Pour tirer un profit minimal de sa campagne, Edward III décide en septembre 1346 de s’emparer de Calais, un port qui doit servir de base permanente pour envahir la France. Mais la ville, défendue par Jean de Vienne et 200 professionnels des armes, ravitaillée par les corsaires de Boulogne, résiste au siège pendant onze mois. Le Plantagenêt ne tente aucun assaut, afin d’éviter de lourdes pertes, et décide de réduire la cité par la famine ; il accepte toutefois de laisser une bonne partie de la population calaisienne sortir de la ville (les gens les plus démunis, incapables de financer leurs propres provisions). En août 1347, Calais se rend. Contrairement à ce que rapporte le chroniqueur Jean Froissart, Edward III n’exige nullement la tête de 6 bourgeois : il impose une cérémonie expiatoire à l’issue de laquelle, après avoir traversé la cité la corde au cou, 6 bourgeois viennent lui demander pardon de l’avoir offensé en résistant aussi longtemps ! (La « scène héroïque » de la reine Philippine de Hainaut se jetant, enceinte, aux pieds de son époux pour obtenir la grâce des 6 « condamnés » est purement imaginaire.) La ville portuaire restera anglaise jusqu’au milieu du XVIe siècle.
Une mise en scène qui utilise déjà la profondeur de champ : « Le Siège de Calais » de H. Andréani (1911).
1911Le Siège de Calais (FR) d’Henri Andréani
« Série d’Art » Pathé Frères S.A. (Paris), 620 m./2 bob. – av. Georges Dorival (Jean de Vienne, gouverneur de Calais), Henri Etiévant (Edward III), Ernest Maupain (Philippe VI), Léontine Massart (Philippine de Hainaut, reine d'Angleterre). – Le siège de Calais par les Anglais en 1346/47. Philippe VI tente en vain de délivrer la cité affamée qui, après de rudes combats, se voit contrainte de capituler aux conditions implacables que pose le monarque britannique (cf. infra, 1963).
Un des premiers films français à grande figuration (sur modèle italien), Andréani mobilisant des centaines d’hommes et cavaliers en armure pour la bataille perdue de Philippe VI contre les assiégeants anglais à Villeneuve-la-Hardie ainsi que pour l’assaut général des remparts. Aux studios de Joinville, le cinéaste réutilise les décors de son « Cléopâtre » (1911), transformant le port d’Alexandrie en celui de Calais. Le scénario assez élaboré d’Eugène Creissel et Andréani insiste lourdement sur le geste conciliatoire de la reine d’Angleterre, Philippine de Hainaut, qui sauve les six héroïques bourgeois de Calais de la pendaison : à la veille de la Première guerre mondiale, il s’agit de rappeler à l’opinion publique de l’Hexagone (facilement anglophobe) que la France et la Grande-Bretagne ont signé en avril 1904 un accord d’Entente cordiale face à la menace de la puissance allemande. – US : The Siege of Calais.
1958(tv) Die Bürger von Calais (DE) de Frank Lothar
Sender Freies Berlin (ARD 23.10.58), 45 min. – av. Hans Hessling (Jean de Vienne, gouverneur de Calais), Hans Krull (Bertrand du Guesclin), Friedrich Maurer (Eustache de Saint-Pierre), Hans Finohr (Jean d’Aire), Burkhard Wagner, Kurt Waltzmann, Hermann Kiessner (les autres bourgeois), Ernst Jacobi (Jacques de Wissant), Rüdiger Renn (Pierre de Wissant), Robert Taube (le père d’Eustache), Friedrich Schönfelder, Kurt Weitkamp, Erich Gühne, Helmut Hildebrand.
Adaptation du drame homonyme de Georg Kaiser (1914). Le récit des « bourgeois de Calais » (cf. 1963) : Eustache de Saint-Pierre, un des six notables livrés aux Anglais, se suicide pour épargner la mort aux autres, ignorant qu’Edward III les a tous graciés en apprenant la naissance de son fils. Inspiré par la célèbre sculpture d’Auguste Rodin (1885), Kaiser voit en Eustache le « nouvel homme » capable de régénérer les valeurs occidentales … à l’aube de la Première guerre mondiale.
1963(tv) Un bourgeois de Calais (FR) d’Alain Boudet
Radio-Télévision Française (RTF) (1e Ch. 17.9.63), 2h15 min. – av. Michel Etcheverry (Eustache de Saint-Pierre), Raoul Guillet (Jean de Vienne, gouverneur de Calais), Julien Guromar (Edward III), Paul-Emile Deiber (Philippe VI), Claude Nollier (Bérengère), Judith Magre (Philippine/Philippa de Hainaut, reine d'Angleterre), Yves Kerner (Maury), Jacques Mauclair (Chancelier), Maurice Carrel (Jean d’Aire), René Alone (Jacques de Wissant), Jean-Marc Fertey (Jean de Wissant), Julier Verdier (Andrieu d’Andres).
Synopsis : En 1347, Edward III d'Angleterre assiège Calais depuis 11 mois, ayant juré de l’incendier et de massacrer tous les habitants. A l’intérieur, la situation est désespérée. Jean de Vienne, gouverneur, voudrait conserver la place forte au roi de France, mais les notables réunis en conseil décident de capituler. C’est à Eustache de Saint-Pierre qu’incombe la tâche d’amadouer le souverain anglais et négocier la reddition de la ville. Edward III exige le sacrifice de six bourgeois en échange de la vie de toute la population de Calais. En chemise, la corde au cou, ceux-ci se préparent à l’exécution, mais, attendri par les pleurs de son épouse Philippine, le roi épargne leurs vies. Calais devient anglaise le 3 août 1347 (et le restera jusqu’en 1558). – Dramatique écrite par Jean-Louis Roncoroni à partir des Chroniques de France de Jean Froissart.
1968(tv) Die Bürger von Calais (DE) de Heribert Wenk et Wilhelm Speidel
(ZDF 8.9.68), 1h40 min. – av. Alexander Golling (Jean de Vienne), Richard Bohne (Bertrand du Guesclin), Claus Clausen (Eustache de Saint-Pierre), Malte Jäger (Jean d’Aire), Jürgen Wegner (Jacques de Wissant), Kurt Rasche (Andrien d’André), Bruno Schönfeld (le père d’Eustache), Michael Schacht, Wolf Ackva (autres bourgeois), Erika Beilke, Damar Hessenland, Harald Dornseiff, Thomas Stroux, Claudia Golling. – La pièce de Georg Kaiser enregistrée aux Freilichtspiele Schwäbisch Hall (cf. version de 1958).
1968(tv) Die Bürger von Calais (DE) d’Oswald Döpke
(ZDF 12.4.68), 1h20 min. – av. Carl Lange (Eustache de Saint-Pierre), Günther Strack (Edward III, roi d’Angleterre), Erika Pluhar (Philippa de Hainaut, sa femme), Wolfgang Engels (Jean de Vienne, gouverneur de Calais), Irmgard Först (Bérengère), Christian Marguiles (Renaud), Lisa Helwig (Jeanne), Wolfgang Weiser (Philippe), Hans Karl Friedrich (chancelier), Norbert Kappen (Mauny), Hans Hinrich (Jacques de Wissant), Romano Merk (André d’Aire), Heinrich Fürst (Jean d’Aire), Jochen Jahn (Jean de Wissant), Hans Wolfgang Zeiger (Pierre de Fienne). – Dramatique d’après Jean-Louis Roncoroni (cf. version de 1963).
Jean-Claude Drouot en héros béarnais du feuilleton « Gaston Phébus » de Bernard Borderie (1978)
1978(tv) Gaston Phébus, le Lion des Pyrénées (FR/BE/CH) de Bernard Borderie
Antenne 2-RTB-SSR-Pathé Cinéma (A2 9.12.78), 6 x 55 min. – av. Jean-Claude Drouot (Gaston III de Foix, dit Gaston Phoebus ou le Lion des Pyrénées), François Maistre (Philippe VI), Gérard Herold (Charles de Navarre, dit le Mauvais), Nicole Garcia (Agnès de Navarre, sa soeur), Raymond Loyer (Sigismond de Bohème), Claude Gensac (la reine Jeanne de Bourgogne), Georges Marchal (Corbeyran, oncle de Gaston), Jean-François Poron (Espaing), Monique Mélinand (la comtesse Eléonor), Dora Doll (Flora), Guy Kerner (Bertrand de Waast), Pascale Rivault (Myriam, épouse de Gaston), France Dougnac (Marguerite), Patrick Lancelot (Pierre, demi-frère de Gaston), Bruno Raffaelli (Guillaume, demi-frère de Gaston), Lambert Wilson (Yvain de Lescar), Gérard Sandoz (Phébus enfant).
Synopsis : En 1346, le roi Philippe VI de Valois appelle tous ses vassaux à la guerre contre l’Anglais. Gaston III, comte de Foix et vicomte de Béarn, sauve la vie du roi à la défaite de Crécy, bataille où seuls ses Béarnais résistent à l’ennemi et sauvent l’honneur de la couronne. A la cour à Vincennes, Agnès de Navarre (la sœur de Charles le Mauvais) s’éprend de Gaston et fait empoisonner sa femme Myriam. Afin de se venger, Gaston épouse la meurtrière, la confine dans une aile du château et la fait souffrir en la trompant avec de jeunes paysannes. L’une d’elles, Marguerite, lui donne un fils, Yvain de Lescar, tandis qu’Agnès, ayant profité d’un instant de faiblesse de son époux, enfante Gaston III, un hémophile qui meurt. Gaston finit par répudier Agnès et reconnaître Yvain en légitimant son union avec Marguerite.
Le feuilleton est adapté des romans Le Lion des Pyrénées et Yvan de Lescar rédigés par Myriam et Gaston de Béarn (1959) à partir des archives familiales. L’authentique Gaston III, comte de Foix et vicomte de Béarn (1331-1391), personnage ambigu, tempérament violent (il aurait causé la mort de son propre fils), passa sa vie à guerroyer: il fit ses premières armes contre les Anglais (1345), combattit dans les rangs des Chevaliers teutoniques en Prusse (1356) et délivra la cour de Meaux pendant la Jacquerie (1358). Il se donna lui-même le surnom « divin » de Fébus, Phébus ou Phoebus, une des épithètes d’Apollon, dieu de la lumière. Il est surtout connu de la postérité pour avoir rédigé Le Livre de la chasse, un best-seller de la fin du Moyen Âge. Il apparaît sous les traits de Bernard Gentil dans le feuilleton « Thierry la Fronde » en 1963. Assez prometteuse au départ, cette mini-fresque télévisuelle sombre rapidement dans l’exécrable mélo (les déchirements mortels entre époux), les acteurs sont mal dirigés, les moyens trop limités, notamment pour la bataille de Crécy. Borderie, qui souffre d’un cancer au stade terminal, bâcle son travail. Tournage en décors naturels au Donjon de Vincennes et dans le Périgord (à Sarlat, aux châteaux de Beynac, de Fénelon à Sainte-Mondane et de Bonaguil).
Bernard-Pierre Donnadieu et Julie Delpy dans une tragédie d’inceste et de désespoir (« La Passion Béatrice » de B. Tavernier, 1987).
1987**La Passion Béatrice / Quarto comandemento (FR/IT) de Bertrand Tavernier
Clea Productions-A.M.L.F. (Richard Pezet)-TF1 Films-Les Films de la Tour-Little Bear, Paris-Scena Film, Rome, 2h12 min. – av. Bernard-Pierre Donnadieu (François de Cortemart), Julie Delpy (Béatrice de Cortemart), Nils Tavernier (Arnaud de Cortemart), Monique Chaumette (la mère âgée de François), Robert Dhéry (l’oncle Raoul), Michèle Gleizer (Hélène), Maxime Leroux (Richard), Jean-Claude Adelin (Bertrand Lemartin), Claude Duneton (le curé), Isabelle Nanty (la nourrice), Jean-Luc Rivals (Jehan), Roseline Villaume (Marie), Maïté Maille (la Noiraude), Sebastien Konieczny (François enfant), Vincent Saint-Ouen (son père), Tina Sportolaro (sa mère), Jean-Louis Grinfeld (Maître Blanche), Albane Guilhe (la recluse).
Synopsis : En Occitanie au début du XIVe siècle. « Noble et fol enfant » de neuf ans, François de Cortemart a poignardé l’amant de sa mère, après le départ de son père pour la guerre, père dont il a ensuite vainement attendu le retour. Plus tard, François s’est marié, puis, devenu veuf, il est parti combattre l’Anglais avec son fils Arnaud, 18 ans, laissant le château à la garde de sa fille Béatrice, 16 ans. Après la défaite désastreuse de Crécy en août 1346, père et fils sont faits prisonniers par les Anglais à cause de la couardise d’Arnaud dont les intestins se sont relâchés, paralysé par la peur. Béatrice négocie leur rançon en vendant la plus grande partie du domaine et du mobilier à des usuriers ; elle ignore les avances de Bertrand Le Martin, un séduisant roturier qui a racheté ces terres et se déclare follement amoureux. Orgueilleuse, fière et sauvageonne, la jeune femme idolâtre son père et adore son frère, mais une fois de retour, en 1350, Arnaud se réfugie dans la fuite et François dans la révolte brutale contre Dieu et les hommes. Il est revenu à la tête d’une bande d’écorcheurs, écorché lui-même, violent, sarcastique, amer, taciturne, un chevalier dont l’univers a été annihilé et qui sombre dans la folie meurtrière, s’acharnant à détruire tout ce qui lui est cher. Sa rage le pousse au pillage, à l’assassinat de ses propres serfs, à la torture d’innocents et au blasphème (« je n’ai que faire de mon âme ! Je ne crains pas l’enfer, nous y sommes déjà »). La nuit, pour échapper à ses cauchemars, il hurle sa souffrance comme un loup-garou. Il méprise son fils, qu’il humilie à toute occasion, et veut soumettre Béatrice. Pour lui, la pureté et la noblesse de sa fille représentent un défi permanent à sa haine du genre humain (« la terre est peuplée de bourreaux »). Il la viole, piétinant tout projet de fiançailles avec Bertrand, la séquestre, l’épouse en bravant l’excommunication promise par le curé et la rend enceinte. Ne trouvant d’appui ni dans son entourage terrorisé ni auprès de l’Église, Béatrice, d’abord en état de choc, puis renfermée et bouillonnante, se résout à tuer son géniteur, ce que ce dernier accepte sans offrir de résistance, comme une délivrance.

Un cas d’inceste et de parricide qui défraie la chronique
Tavernier se dit inspiré par la tragédie de Beatrix Cenci survenue en 1599 dans les Abruzzes, un cas célèbre d’inceste suivi de parricide qui a défrayé la chronique judiciaire romaine et enflammé l’imagination de Dumas, Shelley, Stendhal, Moravia, etc. Le cinéaste est en particulier admiratif du film qu’en a tiré Riccardo Freda, « Beatrice Cenci / Le Château des amants maudits » (1956) et dont il est d’abord question de fabriquer un remake ; Freda, auquel « La Passion Béatrice » est dédié, participe aux premiers développements du projet. Colo Tavernier O’Haggan, ex-épouse du cinéaste, écrit le scénario définitif (sans Freda), situé plus de deux siècles plus tôt, en lui conférant une coloration passionnelle, barbare, celte. Donnadieu obtient son premier grand rôle à l’écran, silhouette brute d’une inquiétante démesure, ravagée par sa révolte suicidaire. Révélée en ange tombé du ciel dans « Mauvais sang » de Leos Carax, Julie Delpy, le visage doux, ferme et lumineux, ne laisse transparaître aucun sentiment explicatif : sa Béatrice au cœur de cristal enveloppe frémissements mystérieux et détresses. Nils Tavernier, fils de Bertrand et de Colo, campe son frère trop fragile et martyrisé. Le tournage – sous les titres de travail de « Garçon pucelle », puis « Ce fol amour en Dieu caché » – s’opère à 60 kilomètres de Perpignan, dans les paysages vierges de l’Ariège, à Quillan (intérieurs), dans la Haute-Vallée de l’Aude et en particulier dans les ruines agressées par les vents du château cathare de Puivert. Guy-Claude François (décorateur du « Molière » d’Ariane Mnouchkine) les a admirablement complétées, érigeant des hourds qui rehaussent les murs de la forteresse, une galerie de soixante mètres de long en polystyrène, habillant en bois le sommet de la tour, etc. Pour la musique, sensuelle et dissonante, le bassiste de jazz Ron Carter a utilisé des instruments du XIVe siècle : vielles, violes, luths, saqueboutes.

Métaphore incomprise de l’agonie du Moyen Âge
« Un film d’émotion plus qu’une œuvre psychologique » avertit prudemment Tavernier dans un texte introductif, les personnages y étant « guidés que par leurs pulsions intérieures. » La mise en garde se justifie, tant il est vrai que cette œuvre au noir va rebuter maint spectateur choqué par son manichéisme outrancier, par ce combat intransigeant entre la vierge et le monstre, mais aussi par cette obsession paradoxale d’absolu et de pureté que l’on retrouve chez les trois femmes du récit, Béatrice, la sorcière noiraude aux seins brûlés et une recluse mystique, illuminée de sérénité. Le théâtre de la cruauté décoiffe (la fille-mère qui enterre son nourrisson, « une garce », sous la neige, ou Béatrice se faisant avorter par son frère à coups de pied dans le ventre), et certains critiques ont tôt fait de reprocher au film son parti-pris à ne chanter que les ténèbres de l’ère médiévale, époque barbare de grande douleur et de violence morale, peuplée de débiles et de sorcières, de se complaire dans une griserie de la désespérance qui jurerait avec tout ce que le Moyen Âge authentique a apporté de spirituellement enrichissant. Or il y a malentendu : « La Passion Béatrice » n’est pas un film sur le Moyen Âge, mais sur son crépuscule, son agonie, « le paysage après la bataille », et à ce titre, l’œuvre de Tavernier représente peut-être une des métaphores cinématographiques les plus saisissantes sur une époque ayant perdu ses repères. Le processus initié par l’étatisation de Philippe le Bel voit la mise au pas de l’Église et la revente des biens féodaux à la caste montante des marchands et des notaires. Référence suprême, les croisades ne sont plus qu’un lointain souvenir coloré d’improbables rencontres. « Le temps de la bravoure et de la chevalerie est révolu », s’exclame François au lendemain du désastre de Crécy, « nos pères ne nous avaient pas appris à nous battre de la sorte. » En affrontant les Anglais d’Edward III, la chevalerie la plus glorieuse d’Europe s’est fait anéantir par des archers embusqués et de la piétaille prudente, marquant la supériorité d’une armée professionnelle de basse extraction, régulière et bien organisée, sur une cohue féodale numériquement très supérieure, courageuse mais d’un autre temps. Les armes de jet ont supplanté les armes nobles ; en lieu de « faits d’armes », François de Cortemart ne retient que la pluie meurtrière des flèches anglaises et la diarrhée de son rejeton dans ce qui fut « le triomphe des gueux et des coupe-jarrets » qui achevaient les survivants paralysés au sol par le poids de leurs armures. « Même le roi s’est enfui. » C’est la fin des idéaux comme celle de son lignage. Ayant perdu l’espoir, la foi et la pitié, il s’acharne à défier Dieu auquel il reproche de l’avoir abandonné.
Une époque sanglante qui a perdu ses repères (Julie Delpy dans « La Passion Béatrice » de B. Tavernier, 1987)
 Une fois de plus, Tavernier relate une chronique familiale, décrit la relation difficile avec le père, une époque finissante et des enfants qui en sont témoins et victimes. Voulant peindre vrai sans faire de psychologie, il suit les stridences de ses protagonistes, traduit visuellement les déséquilibres en cassant les axes de sa caméra, l’excès lyrique de l’action encourageant à de vastes mouvements d’appareil. Mais c’est sa reconstitution proprement stupéfiante, proche de l’ethnologie, de ce calamiteux XIVe siècle qui frappe et suscite l’admiration des historiens Jacques Le Goff et Emmanuel Le Roy Ladurie. Les protagonistes sont incrustés, comme enracinés dans les lieux qu’ils hantent ; le cinéaste évite les écueils du pittoresque historique par une sorte d’évidence des comportements, un rapport presque organique entre personnes et décor (bois, torchis, pierre, plus rarement le fer) qui détermine toute la mise en scène. La lumière est parcimonieuse : pas de torches, pas de bougies chez les gens modestes, pas de cheminées dans les chambres, des fenêtres étroites. L’humain fait corps avec le mobilier : on dort à plusieurs dans les lits, s’agglutine autour du feu, cohabite avec les animaux au rythme d’un quotidien monotone et monochrome, âpre, humide et inconfortable, fait de promiscuité et de silencieuse solitude. Seules et rares taches de couleur, le bleu et le rouge, rappels de la Vierge et du sang noble. Un César récompense les costumes (Jacqueline Moreau), décors, scénario et Julie Delpy ne sont que nominés. Un « film maudit » d’une beauté terrible et inconfortable, qui est un échec tant public que critique, mais qui, avec les années, a acquis une poignée de défenseurs fanatiques, en particulier en pays anglo-saxon (les cinéastes Paul Schrader et John Boorman). – US : Beatrice, The Passion of Beatrice – ES : La pasión de Beatriz – DE : Die Passion der Beatrice.