II - LE ROYAUME D’ANGLETERRE

1. LE MYTHE D’ARTHUR ET LES CHEVALIERS DE LA TABLE RONDE

Une apparition qui sème l’effroi à la cour du roi Arthur (Gawain and the Green Knight de John Michael Phillips, 1991).

1.3. Gauvain et le Chevalier Vert

[Gawain, Gayain, Gwyneth, Gwalchgwyn, Gwalchmai, Walwyn] dit « Faucon blanc », fils du roi Loth [Lothian] d’Orcanie [Norvège] et de Morgause (ou Anna), la demi-sœur d’Arthur, donc le neveu les plus âgé du roi à Camelot et des fées Viviane et Morgane, mais aussi le demi-frère de l’infâme Mordred. N’ayant pas de fils, Arthur le désigne comme héritier du trône. Adoubé par le pape Sulpicius à Rome (où il a grandi), Gauvain est le plus prestigieux des paladins de la Table Ronde, doté de toutes les vertus chevaleresques, champion des demoiselles en détresse, mesuré et pourvu d’une force exceptionnelle qui croît et décroît avec le soleil ; il porte fréquemment l’épée royale, Excalibur. En raison de sa nature parfois violente, de ses nombreux mariages (et peut-être de sa galanterie trop ostentatoire qui lui vaut un discrédit rapide dans les romans en prose christianisés), il est remplacé par Galaad au cours de la quête du Graal alors qu’il semble être, chronologiquement, le premier héros confronté à la sainte relique (Première Continuation de Chrétien de Troyes). Dans Perlesvaus, le Haut Livre du Graal, ce « chevalier de lumière », propriétaire d’un cheval-fée, combat victorieusement le Noir Ermite, incarnation du mal absolu. Protégé par la fée Lore [Laurie], entité d’essence divine dont il est épris, il parvient seul à exorciser le royaume enchanté de Rigomer, en Irlande, et à y délivrer ses compagnons de la Table Ronde captifs par envoûtement (Les Merveilles de Rigomer). Gauvain est également un des amis les plus fidèles de Lancelot, et ils vivent un grand nombre d’aventures ensemble. Néanmoins, il jure de tuer Lancelot lorsque celui-ci, en voulant sauver la reine Guenièvre du bûcher, provoque accidentellement la mort de ses frères cadets, Gaheth et Gaheris, sans les reconnaître. Gauvain est grièvement blessé par Lancelot lors d’un combat singulier en Bretagne et décède peu de temps après. Sa légende vit dans l’ombre des autres héros de la Table Ronde, mis à part l’étrange et intrigant récit initiatique de Sire Gauvain et le Chevalier Vert (v. 1375-1400), poème en versification allitérative du XIVe siècle, rédigé en moyen anglais et attribué au « Pearl Poet » (identité inconnue) : un terrifiant inconnu fait son apparition à la cour du roi Arthur le jour du Nouvel An, pénètre à cheval dans la salle et défie un chevalier de le décapiter, avec la condition que ce dernier s’expose au même sort un an plus tard. Gauvain relève le défi et décapite l’étranger, lequel s’en va en emportant sa tête ; celle-ci parle, et somme Gauvain de tenir parole… Le texte renferme de nombreux symboles et thèmes qui s’enracinent dans les cultures et folklores celtiques, germaniques et même védiques. La version celto-irlandaise à l’origine du conte se trouve dans Le Festin de Bricriu/Flend Bricrend (Cycle d’Ulster).
1969[(tv) Sir Gawain and the Green Knight (GB) de Marilyn Fox, série « Jackanory » (BBC One 13.-14.-15.1.69), 3 x 15 min. – av. Ray Smith (narration). – Emmission pour enfants, lecture illustrée. – Episodes : 1. « The Green Knight’s Challenge » – 2. « Sir Gawain Rides Forth » – 3. « A Knight and a Lady » – 4. « The Blow Returned ».]
1973Sir Gawain and the Green Knight / The Legend of Gawain (Sire Gauvain et le Chevalier Vert) (GB) de Stephen Weeks
Philip Breen/United Artists-Sancrest, 93 min. – av. Murray Head (Gauvain), Nigel Green (le Chevalier Vert), Anthony Sharp (le roi Arthur), Ciaran Madden (Linet), Robert Hardy (Sire Bertilak), Geoffrey Baldon (le fou), Ronald Lacey (le sénéchal Oswald), Pauline Letts (la Dame de Lyonesse), Tony Steedman (Fortinbras), David Leland (Humphrey), Peter Copley (le pèlerin).
Le scénario repose sur le fameux poème anonyme du XIVe siècle (pour le synopsis et plus de détails sur le sujet, cf. le remake de 1984, également signé Stephen Weeks, et surtout l’excellent téléfilm de 1991). Il s’en écarte toutefois sur quelques points : si, dans l’espace d’une année, Gauvain parvient à retrouver le repaire de l’effroyable Chevalier Vert et battre celui-ci en combat singulier, il aura la vie sauve. Parti à sa recherche, Gauvain se mesure d’abord au Chevalier Noir qu’il a offensé et le tue en tournoi. Piégé dans le castel de sa veuve sexuellement affamée, il s’échappe avec l’aide de la jolie Linet, une suivante qui va devenir le véritable objet de la quête de Gauvain. Il la délivre des griffes du sénéchal Oswald, élimine le baron scélérat Fortinbras, rencontre des pèlerins chrétiens et échappe à divers pièges grâce à la bague magique de Linet qui rend son porteur invisible. À l’instant où Gauvain va succomber à la hache du chevalier fantôme, ce dernier est distrait par Linet, manque son coup, vieillit à vue d’œil puis tombe en poussière. Un narrateur explique que les anciennes divinités « païennes » de la nature sont à l’origine de l’épreuve initiatique de Gauvain… Cette intrusion du celtisme reste toutefois un élément incongru qui n’est jamais vraiment développé.
Tourné avec quatre sous au pays de Galles, dans les châteaux de Caerphilly, Castell Colm, Cardiff, Peckforton et Forres, c’est une tentative sans consistance d’un cinéaste débutant. Le résultat est fort éloigné de la complexité de sa source littéraire et guère à la hauteur de ses ambitions, mais offre au moins quelques joutes et poursuites assez dynamiques et bien réglées. Dans le rôle-titre, on retrouve le chanteur-musicien pop Murray Head (connu pour avoir campé le Judas chantant de l’opéra-rock Jesus Christ Superstar en 1970 et l’amant bisexuel de Sunday Bloody Sunday de John Schlesinger en 1971), qui fait ici un adolescent chagrin, à la larme facile, très éloigné du Gauvain de la légende. – DE : Sir Gawain und der grüne Ritter.
1984Sword of the Valiant : The Legend of Sir Gawain and the Green Knight (L'Épée du vaillant) (US/GB) de Stephen Weeks [et Anthony Squire]
Menahem Golan, Yoram Globus/Golan & Globus Productions (Cannon Group Inc.)-Stephen Weeks Company, 102 min. – av. Miles O'Keeffe (Gauvain), Cyrielle Claire (Linet), Sean Connery (le Chevalier Vert), Trevor Howard (le roi Arthur), Emma Sutton (Morgane Le Fay), Peter Cushing (le sénéchal du Chevalier Rouge), Ronald Lacy (Oswald, le Chevalier Rouge), Douglas Wilmer (le Chevalier Noir), Lila Kedrova (la Dame de Lyonesse), Leigh Lawson (Humphrey, l’écuyer de Gauvain), John Rhys-Davies (le baron Fortinbras), Brian Coburn (frère Vosper), Wilfrid Brambell (Porter), Bruce Lidington (Sire Bertilak de Hautdésert), David Rappaport (le sage), Thomas Heathcote (l’armurier).
Synopsis : Lors d’un banquet de Noël où les chevaliers de la Table Ronde s’ennuient et se bâfrent à la grande colère de leur suzerain, témoin impuissant du déclin de Camelot, le Chevalier Vert, une créature inquiétante, propose à Arthur un défi peu courant : un de ses chevaliers doit lui trancher la tête, mais il lui rendra le coup un jour, s’il ne parvient pas à résoudre une énigme … Gauvain, encore adolescent et simple écuyer, s’exécute. Décapité, le Chevalier Vert reprend sa tête et, à l’insistance d’Arthur, donne à son adversaire si jeune une année pour lui rendre la pareille au lieu dit la Chapelle verte, le temps de se laisser pousser une barbe et de réfléchir à l’énigme que le Chevalier lui demande de résoudre s’il veut la vie sauve. Une année passe, Arthur adoube Gauvain. En route pour son rendez-vous final, celui-ci chasse vainement une licorne, rencontre la fée Morgane qui l’abreuve et le nourrit, et le Chevalier Noir qu’il tue au combat. Ce fait d’armes lui ouvre les portes du royaume enchanté de Lyonesse, domaine inaccessible aux mortels, où la mystérieuse Linet donne à Gauvain, dont elle est amoureuse, un anneau d’invisibilité. Il peut ainsi échapper à la soldatesque de la Dame de Lyonesse, veuve du Chevalier Noir, une matrone libidineuse qui souhaite faire de Gauvain son nouveau compagnon de lit. Mais Gauvain veut retrouver la belle Linet. Sire Bertilak réunit les amoureux. Gauvain sauve Linet de l’emprise du brutal Chevalier Rouge et de ses sbires. Reconnaissante, celle-ci lui confie un châle vert qui doit le protéger du coup de hache fatal que va lui porter le Chevalier Vert, l’énigme étant restée sans réponse. Blessé à mort lors du combat singulier qui s’ensuit, le Chevalier Vert disparaît sous terre. Gauvain, victorieux, rebrousse chemin pour remercier Linet, mais la damoiselle se transforme en colombe et s’envole à Lyonesse, laissant Gauvain languissant d’amour.
Douze ans après un premier essai peu concluant (cf. supra, 1972), le réalisateur britannique Stephen Weeks aborde pour la deuxième fois le fameux poème de Sir Gawain and the Green Knight (Sire Gauvain et le Chevalier Vert) datant de la fin du XIVe siècle. L’adaptation cinématographique qu’il en tire est aussi fantaisiste que décousue. Le rôle, pourtant central, de Sire Bertilak est réduit à presque rien (cf. infra, le résumé fidèle du film de 1991), et son épouse a disparu au profit de l’évanescente Linet, une énigmatique damoiselle sortie d’Yvain ou le Chevalier au Lion de Chrétien de Troyes (v. 1176), où la belle est une suivante portant le nom de Lunete ou Lunetta. Celle-ci confie effectivement à Yvain, le valeureux fils du roi Urien rattaché à la Table Ronde, un anneau d’invisibilité, ce qui lui permet d’espionner la veuve (Dame Laudine) de l’homme qu’il vient d’occire dans la forêt de Brocéliande et de s’en éprendre ; à la fin du roman, Yvain se mesure encore à Gauvain, mais le roi Arthur met fin au combat, ne voulant pas risquer de perdre deux hommes aussi vaillants. Divers détails du film sont donc empruntés fort librement au texte de Chrétien ; en revanche, Yvain, héros en titre du roman, disparaît.
En plus de ce télescopage insensé de deux sources très différentes, le scénario oblitère le fait que Gauvain (dans le poème) est déjà adoubé, et donc tenu dès le début à un certain code de comportement, notamment envers le Chevalier Vert ; toute la tension découlant de sa recherche du terrifiant adversaire, et même sa raison d’être disparaissent. Le récit est censé illustrer les nobles vertus chevalesques, mais pareil discours ne saurait satisfaire une audience tout public six siècles plus tard : selon Weeks, le Gauvain des temps modernes bombe le torse, chasse les animaux sacrés (la licorne) pour s’en bâfrer au coin du feu et ne saurait manquer une occasion de courir le guilledou… Encouragé par l’écho d’Excalibur de John Boorman trois ans plus tôt, le réalisateur a abordé son remake avec un budget plus nourri qu’en 1973, et à l’affiche, quelques vedettes en mal d’argent (Sean Connery, Trevor Howard, Peter Cushing). Il souhaitait Mark Hamill (Luke Skywalker de Star Wars) pour interpréter Gauvain ; hélas, Golan & Globus, les producteurs les plus ignares de la décennie, lui imposent Miles O’Keeffe, l’homme-singe efféminé du désastreux Tarzan de John et Bo Derek en 1981 – en comptant sur ses larges épaules, son sex-appeal et sa perruque. Mauvais calcul.
Le tournage se déroule au pays de Galles (châteaux de Caerphilly, Castell Coch à Cardiff et Dewstow Gardens à Caldicot), en France (le Palais des Papes à Avignon, le château de Pierrefonds pour le royaume perdu de Lyonesse) et en Irlande, des extérieurs que la photo de Freddie Young, en CinemaScope et Fujicolor, sait bien mettre en valeur. Hélas, après le prologue à Camelot et hormis les apparitions impressionnantes de Sean Connery, méconnaissable en Chevalier Vert (enduit de teinture vert forêt, barbu, chevelure hirsute bordée de cornes de bœufs), l’épique vire plus d’une fois à la bouffonnerie et le roi Arthur de Trevor Howard n’est qu’un vieux grognon irascible. La randonnée de Gauvain se résume à une succession sans queue ni tête de manifestations surnaturelles, systématiquement ponctuées d’échaufourrées à coups d’épée ou de joutes. À ce propos, les scènes d’action en surnombre sont réglées par Anthony Squire qui a travaillé pour David Lean, Blake Edwards, dirigé la seconde équipe d’un des meilleurs James Bond (On Her Majesty’s Secret Service, 1969) et signé divers épisodes des populaires téléséries médiévales The Adventures of Sir Lancelot (1956), The Adventures of Robin Hood avec Richard Greene (1957-58) et William Tell (1959). Le ratage général est dû autant aux incohérences du script qu’à la réalisation de Weeks (dont c’est le quatrième et dernier long métrage), à son abus de zooms et de gros plans, à une direction d’acteurs inexistante. L’exploitation en salle de son film est minimale. – DE : Camelot – Der Fluch des goldenen Schwertes, ES : El caballero verde.
Gauvain résiste aux avances de Dame Bertilak (“Gawain and the Green Knight”, 1991).
1991**(tv) Gawain and the Green Knight [Gauvain et le Chevalier Vert) (GB) de John Michael Phillips
John Michael Phillips, Ian Martin/Thames Television (ITV 3.1.91), 76 min. – av. Jason Durr (Gauvain), Malcolm Storry (le Chevalier Vert/le Seigneur Rouge [=Sire Bertilak]), Valerie Gogan (Dame Bertilak), Marc Warren (le roi Arthur), Marie Francis (Guenièvre), Martin Crocker, Patrick Moore et Stephen Tiller (trois chevaliers de la Table Ronde), Jonathan Adam (le passeur), Michael Povey (le forgeron), Gethyn Mills (son fils), Sally Mates (la femme en noir [=Morgane Le Fay]), Shay Gorman (le chambellan), Arthur Kelly (le serviteur jeune), Nigel Cairns (le serviteur âgé), John Lyons (l’homme des bois), George Sweeney (le guide).
Synopsis : À Camelot, lors des festivités du Jour de l’an, un terrifiant Chevalier Vert aux yeux de braise rouge et armé d’une grande hache fait irruption devant la cour réunie. Il défie l’assemblée (« des gamins imberbes ») de lui trancher la tête avec son outil, à condition que, dans douze mois, le volontaire s’engage à subir la pareille dans un lieu appelé la Chapelle verte. Surmontant sa frayeur, le jeune Gauvain décapite le Chevalier Vert d’un seul coup. À la stupeur générale, celui-ci se relève, récupère sa tête et disparaît après avoir rappelé à Gauvain sa promesse. À la veille du Noël suivant, Gauvain quitte Camelot avec la bénédiction de son suzerain. Le voyage est long, l’épuisement guette et la Chapelle verte reste introuvable. Gauvain erre dans une sombre forêt où il prie la Vierge Marie (dont l’icône figure à l’intérieur de son écu) de lui trouver un endroit pour entendre la messe le lendemain. Comme par enchantement, un château apparaît à la lisière de la forêt. C’est le château de Hautdésert, dont le seigneur bruyant et volubile, Bertilak, l’accueille chaleureusement. Il y reste trois jours et trois nuits, participant aux festivités, banquets et danses galantes de la fin d’année. Bertilak propose à Gauvain un jeu dit « l’échange des gains » : ce que, durant trois matins, Bertilak gagnera dans une chasse à courre, Gauvain l’aura en échange de ce que lui, resté à se reposer au château, aura gagné dans sa journée. Le premier jour, la femme du seigneur se glisse dans sa chambre et cherche à le séduire. Gauvain résiste et réussit à contenir ses ardeurs en n’acceptant qu’un unique chaste baiser. Le soir, Bertilak rentre de chasse avec un magnifique cerf qu’il donne à Gauvain et reçoit en contrepartie le baiser que Gauvain a eu de son épouse. Le deuxième jour, la jeune femme réussit à lui voler deux baisers – que Gauvain donne le soir même à Bertilak en échange d’un sanglier.
Le dernier jour avant son rendez-vous fatal avec le Chevalier Vert, Dame Bertilak se fait plus pressante et veut lui offrir un gage de son amour. Après avoir refusé une bague, Gauvain se voit offrir une ceinture de soie verte brodée d’or aux pouvoirs magiques, qui protège celui qui la porte de la mort. En considération de la terrible épreuve qui l’attend, Gauvain l’accepte mais, à la demande de la belle, n’en souffle mot au mari. Il ne donne à Bertilak que les trois baisers, en échange de quoi il n’obtient qu’un renard. Au petit matin, un écuyer qui le conduit à la Chapelle verte non loin de là lui propose de garder la vie sauve et de s’enfuir sans que personne ne s’en aperçoive. Gauvain refuse, outré. Face au Chevalier Vert, il surmonte sa peur et tend son cou à la hache. Il ne subit qu’une légère entaille : son adversaire n’est nul autre que Sire Bertilak, tout sourire. La blessure au cou, trace de l’imperfection humaine, lui a été infligée pour avoir passé le cadeau de la ceinture verte sous silence. En vérité, Bertilak est un maître spirituel et les tentations du château ne servirent qu’à éprouver les vertus chevaleresques du jeune homme. Bertilak décrète joyeusement que Gauvain est bien « l’un des meilleurs chevaliers sur cette terre », alliant compassion, courtoisie, amabilité, sincérité et intégrité – son seul péché ayant été de vouloir rester en vie. De retour à Camelot, Gauvain, déconfit, mortifié, présente la ceinture verte comme l’emblème de « l’Ordre de l’Homme imparfait », mais Arthur décide au contraire que cet emblème est honorifique et sera désormais porté par tous ses chevaliers.
Poème en vers allitératifs datant de la fin du XIVe siècle, Sir Gawain and the Green Knight (Sire Gauvain et le Chevalier Vert) est considéré comme l’une des toutes premières grandes œuvres de la littérature anglaise ; son auteur, appelé « the Pearl Poet », est inconnu (peut-être Cameron of Sutherland). L’étrangeté de ce conte initiatique, nourri de rites de passage qui aboutissent à un rendez-vous avec la mort et de fantastique horrifique, a fasciné des générations d’érudits. Le sujet a déjà fait l’objet de deux films fort médiocres (cf. 1972 et 1984) et a même été transformé en opéra en 1991 par le compositeur britannique Harrison Birtwistle (cf. infra, Gawain, 1992). Soucieuse de valoriser la politique culturelle de la chaîne au moment où le gouvernement britannique reconsidère les redevances de l’audiovisuel, Thames Television encourage ce projet assez inusité et « élitiste » du producteur-réalisateur John Michael Phillips qui insiste pour coller au plus près du texte original. Le célèbre auteur dramatique irlandais David Rudkin, qui s’est également aventuré dans le cinéma (Fahrenheit 451 de François Truffaut), est commandité pour en rédiger l’adaptation dans un anglais aux tournures un peu archaïques, proche du moyen anglais ; l’exotisme des dialogues (certains sont même en gaëlic), les échanges parcimonieux, les silences, la retenue de la gestuelle contribuent à créer un climat insolite, tandis que la composition étudiée de certaines images, des tableautins préraphaélites, permet d’établir des équivalences visuelles au symbolisme implicite du poème. Les moindres détails du récit sont respectés ; ainsi l’écu de Gauvain arbore bel et bien un pentagramme (« pentacle d’or ») sur fond rouge, le nombre cinq évoquant les cinq blessures du Christ et les cinq vertus morales de la chevalerie. (On peut toutefois objecter qu’Arthur est ici beaucoup trop jeune pour être l’oncle de Gauvain.)
Les moyens du téléfilm sont limités, mais les décors exigus érigés aux studios ITV à Londres-Teddington et les paysages rocailleux de Cornouailles sont très adroitement mis en valeur ; la « Chapelle verte » ressemble à un ancien lieu de culte celtique couvert de mousse. Le film s’ouvre sur le départ de Gauvain et sa longue errance à travers paysages hivernaux et forêts fortement embrumées, une séquence entrecoupée de plusieurs brefs flash-backs (le défi du Chevalier Vert à Camelot) et qu’accompagnent les réflexions en off du paladin. En étant intégrés au monologue intérieur du héros, ces flash-backs soulignent non seulement l’enjeu fondamental et exclusif de la quête, mais éclairent aussi sa subjectivité. L’intelligence de l’approche, qui récuse la moindre concession au goût du jour, met en avant l’aventure psychologique du chevalier tout en laissant les portes ouvertes à une interprétation plus large. Le téléfilm maintient sinon renforce l’ambiguïté de la conclusion du poème original, mais il en évacue prudemment le récit-cadre qui voudrait que ce soit la fée Morgane qui ait créé l’aventure de Gauvain en métamorphosant Sire Bertilak afin de mettre à l’épreuve la cour de son demi-frère Arthur à Camelot. L’initiative de John Michael Phillips n’est pas sans rappeler, quoiqu’en mode naturaliste et nettement moins austère, celle du Perceval le Gallois d’Eric Rohmer. Diffusé discrètement à une heure tardive, son film a acquis au fil des ans une réputation particulière et compte aujourd’hui parmi les réussites modestes mais mémorables de la télévision britannique.
1992(tv-mus) Gawain (GB) de Diane Ellen Trevis (th) et Peter Maniura (tv)
Stephany Marks/Royal Opera House-BBCtv (BBC2 17.4.92), 185 min. – av. François Le Roux (Gauvain), John Tomlinson (le Chevalier Vert), Richard Greager (le roi Arthur), Penelope Walmsley-Clark (Guenièvre), Marie Angel (Morgane Le Fay), Elizabeth Laurence (la Dame de Hautdésert), Clive Bayley (Sire Agravala), Lynton Atkinson (Yvain), Christopher Royall (Monks).
Le troisième opéra de Harrison Birtwistle (à partir d’un livret du poète David Harsent) tire son intrigue du poème anonyme Sir Gawain and the Green Knight (XIVe s.). L’œuvre lyrique a été créée au Royal Opera House à Londres le 30 mai 1991 avec la célèbre basse anglaise John Tomlinson dans l’armure du terrifiant Chevalier Vert (pour le synopsis, cf. le film éponyme de 1991). Décors et costumes d’Alison Chitty s’inspirent du symbolisme chrétien et celte, le changement des saisons est représenté par les pages d’un Livre d’heures médiéval, tandis que les pouvoirs magiques de la fée Morgane sont traduits par des effets au laser. Chœur et orchestre du Royal Opera House sous la direction d’Elgar Howarth.
2002[Animation : (tv) Sir Gawain and the Green Knight (IR) de Tim Fernee ; Moving Still Productions-Vinegar Hill Productions (Sianel 4 Cymru/S4C 14.8.02), 25 min – av. les voix de James D’Arcy (Gauvain), Anton Lesser (Bertilak/le Chevalier Vert), Samantha Spiro (la Dame Rouge), Ronan Vibert (le roi Arthur). – Production gallo-irlandaise, lauréate du BAFTA Award. Synopsis cf. film de 1991.]
2012[Animation : Sir Gawain and the Green Knight (US) d’Aidan Anders et Callan Harrison ; Media Arts at Saint Mary’s Hall (San Antonio), 6 min. – av. les voix d’Eric Geyer, Juan Lopera, Joe Muller, Raoul Nicoll, Bethany Prestiacomo, Will Underwood. – Synopsis cf. film de 1991.]
2014 Sire Gauvain et le Chevalier Vert (FR) de Martin Beilby
Vanessa Bertin/TFD Films-CNC-Région Bretagne-France 2, 29 min. – av. Ernst Umhauer (Gauvain), Malik Zidi (Sire Bertilak/le Chevalier Vert), Laure Marsac (Dame Bertilak), Bertrand Constant (le valet), Yves-Pol Deniélou (le chef des Jeunes Nobles), Amandine Tessaro (la servante), Gaëlle Durant, François Zumstein, Emmanuel Plard, Thérésa Berger, Constance Brichet, Antoine Chêne, Pauline Delahaye, Valentin Ducept, Julien Dupuy, Valentin Draghi, Milys Favraud, Odran Guillemard.
Pendant une fête du Nouvel An, un étrange cavalier vert fait son apparition dans un château et lance un curieux défi à l’assemble. Il veut qu’on le frappe avec sa propre hache, du coup le plus puissant possible – et qu’on aille le retrouver un an plus tard pour recevoir le même coup de sa main. Seul Gauvain est assez courageux ou assez fou pour relever le défi. Il prend la hache et, à la satisfaction générale, décapite le gênant chevalier… qui se lève, ramasse sa tête et repart, sans oublier de rappeler à Gauvain son rendez-vous pour dans un an (synopsis cf. film de 1991).
Essai stylisé et un peu esthétisant, mais qui ne manque pas de charme, du moins sur le plan visuel. Du fantastique à la française, plus onirique qu’effrayant, réalisé par un cinéaste franco-australien, Martin Belby, et tourné en Bretagne, au château de Suscinio (Morbihan), dans le massif des Monts d’Arrée et à Vitré (Ille-et-Vilaine). Le court métrage est présenté aux festivals d’Angers et de Villeurbanne, et décroche le grand prix du Festival international de Ploiesti, en Roumanie.