I - LE ROYAUME DE FRANCE

La libération du Saint Sépulcre à Jérusalem est prétexte à une vaste conquête militaire (« Kingdom of Heaven », 2005).

4. LES CROISADES (1095 à 1270)

L’organisation des croisades obéit à des motifs spirituels, mais aussi pragmatiques (pillages, conquêtes), motivée par la surpopulation en Europe, la malnutrition et la pauvreté des couches défavorisées, et le désœuvrement d’une chevalerie turbulente pour laquelle les croisades seront un exutoire et un moyen rapide de faire fortune. Déclenchement: En 614, les Perses sassanides de l’empereur Chosroês II prennent Jérusalem, centre de pèlerinage chrétien, et s’emparent de la relique de la « Vraie Croix ». 35'000 habitants sont vendus comme esclaves et les églises détruites. En 630, l’empereur byzantin Héraclius Ier, vainqueur des Perses à Ninive en 627, ramène la « Vraie Croix » à Jérusalem. Onze ans plus tard, la ville tombe aux mains des musulmans. Les souverains fatimides de la Syrie et de la Palestine accueillent avec bienveillance les visiteurs et pèlerins chrétiens (à l’exception de la période du règne rigide d’Al-Hakîm, lequel cherche à contenir l’avancée de Byzance). Mais avec l’arrivée des Seldjoukides turcs et la défaite des armées byzantines à Manzikert en 1071, le nouveau pouvoir ottoman (qui s’est emparé de presque toute l’Asie mineure), de conversion musulmane récente, menace le commerce fructueux avec l’Occident et entrave les pèlerinages en Terre sainte. En 1098, les Fatimides chassent à nouveau les Turcs de Jérusalem, mais entre-temps, les croisés ont déjà atteint le Proche-Orient. Prétextant la protection des pèlerins, la chevalerie d’Europe, dans un immense élan mystique et meurtrier, se taille d’innombrables fiefs sur place, occupe les lucratives villes maritimes et fonde quatre États latins dirigés par les Francs d’Orient. Précisons que parallèlement à la ferveur que déclenchent les croisades en Occident, leurs divers abus et crimes n’ont jamais cessé d’être dénoncés en priorité par des clercs (et plus tard par des laïques) comme des trahisons du message chrétien de non-violence.
Porté à l’écran en 1911 par Enrico Guazzoni, le poème héroïque du Tasse justifie l’invasion italienne de la Tripolitaine.

4.1. Godefroy de Bouillon s’empare de Jérusalem: Première croisade

La Première croisade dure de 1096 à 1099. - Le 27 novembre 1095, au concile de Clermont-Ferrand, le pape Urbain II prêche la croisade pour porter secours aux chrétiens de Byzance et libérer l’accès aux lieux saints. On monte une expédition militaire latine au Proche-Orient. C’est une double croisade qui se met en route, l’une, populaire et indisciplinée, conduite par Pierre l’Ermite (1150-1115), l’autre, dite « des barons », est menée par Godefroy de Bouillon, duc de Basse-Lorraine, et Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse. Nicée (1097) et Antioche (1098) sont prises. Tenue par les Fatimides, Jérusalem est conquise en juillet 1099, dans un carnage atroce où auraient été massacrés sans distinction quelque trente mille musulmans, juifs et chrétiens arabes (« le sang nous montait jusqu’aux chevilles », se vante un des vainqueurs). Le monde musulman divisé assiste, tétanisé et impuissant, à la naissance de quatre États latins : la principauté d’Antioche (frontière syrio-turque), le comté d’Édesse (Turquie du sud), le comté de Tripoli (l’actuel Liban) et le royaume franc de Jérusalem dont Baudouin Ier de Boulogne, frère de Godefroy de Bouillon, devient le premier roi (1111/1118). L’Ordre du Temple est fondé à Jérusalem en 1118 par Hugues de Payns. Godefroy décède moins d’un an après la prise de la ville sainte, à l’âge de 41 ans.
1910Le Tyran de Jérusalem / Olinde et Sophronie (FR) de Camille de Morlhon
« Série d’Art » Pathé Frères S.A. (Paris) no. 3726, 365 m. (dont 309 m. en Pathécolor) / env. 20 min. - av. Georges Laumonier (Olinde), Jean Jacquinet (Aladin, émir de Jérusalem), Berthe Bovy (Sophronie), Léontine Massart (Clorinde la Sarrasine).
Synopsis: En route vers Jérusalem avec des nouvelles sur l’avance de Godefroy de Bouillon destinées à l’émir Aladin, Clorinde, une amazone sarrasine, s’égare. Olinde et Sophronie, un jeune couple de chrétiens, la remettent sur le bon chemin. Durant les combats, une relique sacrée est prise par les musulmans et portée à Aladin qui ordonne de la fouler aux pieds. La nuit venue, Olinde s’introduit dans la mosquée et y récupère la relique. Fou de rage, l’émir ordonne le massacre de tous les chrétiens de la ville. La chaste Sophronie et son amoureux Olinde se sacrifient pour leurs coreligionnaires. Le bûcher est allumé quand apparaît Clorinde qui vient de repousser les croisés. Elle reconnaît ses bienfaiteurs sur le bûcher et intercède auprès de l’émir. Celui-ci se laisse fléchir, accordant la liberté aux amants.
Une fantaisie orientale que Camille de Morlhon tourne aux studios Pathé à Vincennes. L’histoire d’Olinde et de Sophronie, qui ne repose bien entendu sur aucun fait historique, est tirée du second chant de la Jérusalem délivrée de Torquato Tasso, dit le Tasse (1566/75, cf. infra) et a, en France, notamment fait l’objet de tableaux de François Perrier (Olinde et Sophronie sur le bûcher, 1639) et d’Eugène Delacroix (Clorinde libère Olinde et Sophronie, 1856). Dans le texte du Tasse (et dans le film de 1911), le mage Ismène persuade l’émir de Jérusalem de dérober une icône de la Vierge dans une catacombe et de l’installer comme un talisman magique dans la mosquée, d’où elle disparaît. Olinde et Sophronie sont toutefois innocents du délit dont ils s’accusent par un pieux mensonge. L’invention poétique du Tasse trahit la profonde méconnaissance de l’Occident quant à l’Islam, puisque la Vierge y est considérée comme la plus sainte des femmes (mentionnée 34 fois dans le Coran) et que selon la tradition, la Kaaba à la Mecque aurait même abrité une icône de la Vierge jusqu’à l’époque des croisades. Quant au roi tyrannique Aladin (un ancien chrétien converti à l’Islam, selon le Tasse), il n’a jamais existé. A l’époque de la Première croisade, Jérusalem était gouvernée par Iftikhâr al-Dawla (1098/99), un officier du vizir fatimide Al-Afdhal Shâhânshâh au service du califat d’Égypte. Autre détail: au Moyen-Orient, les exécutions capitales se faisaient à l’épée ; le bûcher est un châtiment chrétien.
Condamnés au bûcher, Olinde et Sophronie sont délivrés par Clorinde la Sarrasine (« La Gerusalemme liberata » d’Enrico Guazzoni, 1911).
1911*La Gerusalemme liberata (La Jérusalem délivrée) (IT) d’Enrico Guazzoni
Società Italiana Cines, Roma (série « Princeps »), 1000 m. (4 bob.) / env. 1h10 min. - av. Amleto Novelli (Tancrède de Hauteville), Gianna Terribili-Gonzales (Clorinde la Sarrasine), Carlo Cattaneo (Godefroy de Bouillon), Fernanda Negri-Pouget (Armide), Emilio Ghione (Renaud d’Este), Cesare Moltini (Aladin, émir de Jérusalem), Alfredo Bracci.
Synopsis: L’archange Gabriel commande à Godefroy de Bouillon de libérer le Saint-Sépulcre, tandis qu’aux Enfers, les puissances du Mal se mobilisent pour faire échouer son entreprise. Suit l’épisode des quasi-martyrs chrétiens Olinde et Sophronie (cf. supra, film de 1910), délivrés in extremis des flammes par Clorinde en échange de ses services pour défendre la Ville sainte. L’amazone affronte les croisés avec ses guerriers sarrasins et se mesure au chevalier Tancrède, qui l’aime sans la reconnaître. De son côté, la belle Armide utilise des armes plus féminines pour affaiblir l’ennemi: elle trouble l’élite des croisés par ses charmes et les font jetter aux fers, aidée par son oncle, le magicien Hydraot, et Satan en personne ! Seul Renaud/Rinaldo lui résiste mais elle réussit à l’attirer dans un piège. Elle lui réserve la mort mais, au moment de le frapper, la beauté du chevalier la touche et l’enflamme. Alors, elle n’a recours à son art que pour l’enchaîner et le retenir par les rets de l’amour. Sous son emprise, il tue le prince Gernando. Clorinde et Argant, le champion des Sarrasins qui l’aime sans espoir, sortent des murs pour détruire les machines de guerre croisées ; ils sont repoussés, mais en se retirant, Clorinde trouve les portes de la ville fermées. Tancrède, qui ne l’identifie pas sous son armure noire anonyme, l’affronte en combat singulier et la tue. Mourante, elle demande le baptême. (Selon le Tasse, elle serait née de parents chrétiens, les souverains d’Ethiopie.) Entre-temps, Renaud a retrouvé ses esprits et réduit à néant le sortilège de la forêt enchantée d’Armide qui empêchait les croisés d’en abattre les arbres pour construire des tours d’assaut. Avec la bénédiction de Pierre l’Ermite, Godefroy de Bouillon attaque Jérusalem et s’en empare. Armide tente de se suicider, mais Renaud l’en empêche et elle se rend à son amour, embrassant, elle aussi, la vraie foi.

Tancrède, le croisé latin par excellence
Un film-événement pour l’époque (perdu aujourd'hui), qui reprend dans les grandes lignes la trame et le ton prosélyte de l’original, à savoir de La Gierusalemme liberata (1566/75), le poème héroïque en vingt chants du Tasse. C’est le premier long métrage de la Cines (film en trois parties et trente-trois chapitres), et le deuxième de la série de prestige Cines Princeps après « La Divina Commedia », projeté parfois en trois soirées en raison de sa durée alors exceptionnelle. Il a nécessité cinq mois de tournage, avec 800 figurants, dans les studios de la Cines à la Via Appia Nuova, à Rome, où Francesco Roncetti a fait ériger des décors dignes de l’œuvre littéraire. Celle-ci est en effet restée à travers les siècles le récit phare, la référence première en matière de croisades, du moins pour l’Italie obnubilée par la menace des barbaresques ottomans. Les visées expansionnistes et le « merveilleux » chrétiens y servent de fondement et de justification au développement de l’action: c’est Dieu qui élit Godefroy de Bouillon comme chef unique et mène les croisés à la victoire contre les « païens » (en réalité, Godefroy n’était nullement le seul commandant de l’expédition). En même temps, les exploits de Tancrède servent de glorification à toutes les familles régnantes et nobles de la Péninsule, quoique le héros du Tasse n’ait en fait pas grand chose en commun avec l’authentique Tancrède de Hauteville (v. 1072-1112), un chevalier normand de Sicile qui participa effectivement à la Première croisade avec Bohémond de Tarente avant de devenir prince de Galilée et régent de la principauté d’Antioche. Lors de la prise de Jérusalem, Tancrède aurait fait prisonnier des centaines d’Arabes qui se seraient rendus en voyant la tuerie perpétrée par les Francs ; mais le lendemain des « chevaliers du Christ » par trop zélés les auraient massacrés et essuyé la colère de Tancrède, dont ils avaient bravé les ordres.
La popularité du poème du Tasse en Italie tient à son statut patrimonial, car l’héritage culturel et pictural est considérable, des éditions illustrées au XVIIIe siècle par Giovan Battista Piazzetta jusqu’aux toiles de Bernardo Celentano au XIXe (1). Enrico Guazzoni ayant été lui-même peintre et décorateur avant de passer à la réalisation de films, se dit très influencé par la peinture baroque. Si son scénario ne reprend pas certaines situations du poème (Renaud, l’Achille chrétien capturé par Armide qui est éprise de lui, vit dans les plaisirs de l’amour sur une des îles Fortunées), des personnages secondaires (Herminie d’Antioche, le roi Soliman de Nicée), si le fantastique est atténué (le château enchanté de la magicienne Armide dans lequel croupissent bon nombre de chevaliers et même, passagèrement, Tancrède), c’est que le film ne doit pas faire perdre de vue sa véritable raison d’être, liée directement à l’actualité.

Le Tasse sert les visées expansionnistes de l’Italie sur la Tripolitaine
La Banco di Roma qui possède de nombreux investissements en Afrique du Nord et la majorité des actions de la Cines, joue un rôle déterminant dans l’instigation à la guerre contre l’Empire ottoman dont l’Italie revendique les provinces de Tripolitaine, de Cyrénaïque et du Fezzan. Les opérations de lobbying en faveur d’une invasion de la future Libye italienne commencent dès mars 1911, et « La Gerusalemme liberata » sort en salle en avril. La guerre italo-turque éclate cinq mois plus tard, avec les premiers bombardements aériens menés par des avions et des dirigeables, et s’achève en octobre 1912 par la victoire attendue de Rome qui peut ainsi se constituer un début d’empire colonial, à l’instar de ses voisins européens. D’autres fresques historiques de la Cines, tels que « Il Cid » (1910) de Caserini ou « Marcantonio e Cleopatra », (1913) du même Guazzoni reflètent de manière plus ou moins détournée les partis-pris du conflit, mais ceux-ci sont exprimés sans ambages – et assimilés ainsi par le public – dans cette adaptation du Tasse où la littérature et la politique se mêlent indissolublement. Les sentiments patriotiques et arabophobes qui y sont exprimés sont sans rapport avec le Moyen Âge des croisades: chez les Arabes fatimides qui tiennent Jérusalem à l’écran, costumes, turbans, armements et décorations sont, curieuse coïncidence, clairement ottomans. Quant aux croisés, ils portent tous la croix sur leurs boucliers au lieu de leurs armoiries respectives (comme c’était le cas au XIe siècle).
Le spectacle est solennel, la mise en scène grandiose (Guazzoni se surpassera encore en 1913 avec « Quo Vadis »), les batailles acharnées et visuellement saisissantes. C’est un triomphe mondial pour la Cines, salué partout comme un chef-d’œuvre. A la fin du film, lors de la prise de la Ville sainte, l’orchestre entame l’air de l’opéra Les Lombards à la Première croisade de Giuseppe Verdi (le chœur du IVe acte « O Signore del tetto natio »), un air adopté par tous les patriotes italiens. Cette affirmation triomphaliste du monde latin et chrétien contre le monde arabo-musulman se répercute dans la presse: « La fleur de notre jeunesse italienne combat sur les côtes africaines et conquiert avec son sang un nouveau et ample territoire pour la patrie italienne, lit-on dans La Vita Cinematografica. Sur les mosquées flotte le drapeau tricolore [italien]. C’est l’éternelle guerre de la Croix contre le Croissant, de la civilisation contre la barbarie, de la loyauté contre la traîtrise. Et peut-être (si Dieu le veut !) le début de la fin de l’immonde empire turc, la honte de l’Europe qui dure depuis près de cinq siècles » (30.11.11). Notons en annexe que « I cavalieri di Rodi (Les Chevaliers de Rhodes », 1912) de Caserini, qui illustre la lutte contre les Ottomans en 1522, sort en salle au moment même où une escadre italienne bombarde les forts turcs des Dardanelles et débarque des troupes à Rhodes (øøø). La fresque a été précédée du mélo « Infamia arabe (Infamie arabe) », du même Caserini, au titre éloquent. L’exploitation de ces divers films coïncide donc avec une agression militaire générale de l’Occident au Proche-Orient. En mars 1912, Paris impose le protectorat français au Maroc. En octobre, encouragés par la victoire des Italiens en Libye, la Bulgarie, la Serbie, la Grèce et le Monténégro déclarent la guerre à la Turquie et récupèrent un cinquième du territoire balkanique de l’Empire ottoman. Ces événements qu’accompagne le cinéma provoquent dans le monde musulman, et jusqu’en Inde, un violent sentiment anti-européen dont les traces subsistent aujourd’hui encore.
À y regarder de plus près, la représentation chauvine et implicitement raciste de cette « Gerusalemme liberata » entre en conflit avec les personnages mêmes du Tasse: modèle de vertu chevaleresque, sage, humain et courtois, le Tancrède du poème est douloureusement pris par deux amours également malheureuses: l’amour d’Herminie (absente du film) pour lui, sentiment qu’il ignore et auquel il ne répond pas, et son propre amour pour Clorinde, son ennemie. Bien que blessé, il se préoccupe de faire donner une sépulture décente à Argant, le chef maure qu’il a tué. La passion irréalisable qu’il voue à l’amazone sarrasine constitue le fond même de son caractère: amour de rêveur et de poète, fatalement tourmenté et accablé. Notons qu’ici comme dans Les Lombards à la Première croisade de Verdi ou l’Orlando furioso de l’Arioste, tous les personnages positifs, sympathiques ou amoureux du camp adverse se convertissent obligatoirement tôt ou tard au christianisme – comme si c’était là l’unique solution envisageable. L’islamophobie viscérale des pays latins n’a pas perdu de sa virulence. Remakes en 1918 et en1957 (cf. infra). - US: The Crusaders or Jerusalem Delivered, DE: Das befreite Jerusalem, ES: Jerusalem libertada.

(1) - Les sujets du Tasse se retrouvent par exemple chez Gian Battista Tiepolo (Armide abandonnée par Renaud, Renaud enchanté par Armide, Renaud et Armide dans son jardin, Renaud et le Mage d’Ascalon,1742/45), Nicolas Poussin (Les compagnons de Roland, 1630, Tancrède et Herminie,1634), François Boucher (Renaud et Armide, 1733) ou Antoine van Dyck (Renaud et l’enchanteresse Armide, 1629). Ils sont traités musicalement dans le madrigal dramatique Le combat de Tancrède et Clorinde de Claudio Monteverdi (1624) et l’opéra Tancrède d’André Campra (1702).
1912Godefroy de Bouillon (FR) UNMC (Union des Nouvelles Marques Cinématographiques), Paris, 331 m. - av. Edouard Grisollet (Godefroy de Bouillon), Carmau (Aladin, émir de Jérusalem). - Godefroy de Bouillon vient de prendre Tortose (Liban) lorsque des voix célestes lui ordonnent de délivrer Jérusalem. Un sorcier incite Aladin, roi de Jérusalem, à s'emparer de la sainte image de la Vierge dans l'église catholique et de la placer dans la mosquée, acte qui le rendra maître des destinées du monde. Ignorant cette prophétie, le Grand Prophète découvre l'image "impie" dans la mosquée et la détruit. Aladin rend les chrétiens responsables de cet acte. Pour éviter le martyre des siens, une vierge sainte, Sophronie, s'accuse elle-même ainsi qu'un chevalier. Ils sont emprisonnés. Sur conseil de la guerrière Clorinde, Aladin propose une alliance avec le puissant Godefroy de Bouillon, mais celui-ci la refuse. Il s'empare de la Ville Sainte, puis, parcourant le champ de bataille semé de cadavres, se signe pieusement devant les morts. - Une bande qui mélange imagerie religieuse, légendes et les personnages fictifs du Tasse (l'émir Aladin, Clorinde, Sophronie).
Le croisé Tancrède affronte son amour, Clorinde la Sarrasine, dans « La Gerusalemme liberata » d’Enrico Guazzoni (1918).
1918La Gerusalemme liberata (La Jérusalem délivrée) (IT) d’Enrico Guazzoni
Guazzoni-Film Roma, 1955 m./ env. 1h30 min. - av. Amleto Novelli (Tancrède de Hauteville), Edy Darclea (Armide), Olga Benetti (Clorinde la Sarrasine), Elena Sangro (Herminie d’Antioche), Bepo A. Corradi (Renaud d’Este), Eduardo Monteneve (Godefroy de Bouillon), Aristide Garbini (Argant), Ljubomir Stanojevich (Aladin, émir de Jérusalem), Rinaldo Rinaldini (Olinde), Americo Di Giorgio, Alfredo Gelmi.
Sept ans après l’éclatant succès de la version Cines (cf. supra), Enrico Guazzoni remet la matière sur le métier en fabriquant un remake deux fois plus long. Le cinéaste est devenu indépendant après avoir créé sa propre société à Rome, aménagé des studios à la Villa Massimo (via G.B. Morgagni) et engagé techniciens et comédiens qui avaient travaillé pour lui à la Cines et à Palatino Films, comme le chef-opérateur Alfredo Lenci ou le jeune premier Amleto Novelli (qui interpréta avant la guerre Jules César et Marc-Antoine) ; à ses côtés apparaît Edy Darclea qui, elle, aura son heure de gloire dans le rôle d’Hélène de Troie en 1924. Guazzoni reprend en les développant tous les éléments connus de la trame: l'archange qui, sur décret divin, remet une épée à Godefroy pour "délivrer la Ville sainte de l'esclavage et du pêché", les inquiétudes de Satan quant à l'avancée des croisés, Olinde et Sophronie sur le bûcher, le combat mortel entre Tancrède et Clorinde qui s’aiment sans se reconnaître, la magicienne Armide attirant Renaud et ses chevaliers dans son jardin enchanté (même Godefroy est troublé), la captivité des chevaliers amoureux retenus par un rideau de flammes, enfin la prise de Jérusalem… Les moyens mis en oeuvre surpassent toutes les attentes (la publicité délirante de l'époque parle de "vingt mille figurants et dix mille chevaux", chiffres évidemment absurdes en temps de guerre) et étonnent d'autant plus que, malmené par le conflit mondial, le cinéma italien est en crise. Nonobstant cette débauche toute matérielle de "blockbuster", Guazzoni manifeste un sens de l'image et du rythme prodigieux: la construction de trois énormes tours d'assaut, l'attaque massive des murailles de Jérusalem, la bataille nocturne sont des morceaux d'anthologie, et la dynamique des foules, le soin des costumes et accessoires comme l'audace des éclairages forcent l'admiration et confirment la maîtrise du cinéaste pour ce genre de récit.

Une « libération » de Jérusalem qui coïncide avec le mandat britannique en Palestine
Mais une fois de plus, le recours au patrimoine littéraire n’est qu’un prétexte. Entre-temps, la situation internationale a changé: l’Empire ottoman moribond a été disloqué, et les vainqueurs occidentaux de 1914-18 se partagent à présent le Proche-Orient sur le dos de la population autochtone. Par conséquent, à la fin du film (sorti en avril 1918), l’entrée triomphale des croisés à Jérusalem se dissout (en surimpression) sur des images analogues, huit cents ans plus tard, montrant les armées alliées anglo-italo-françaises du général Allenby qui investissent victorieusement la Ville sainte en décembre 1917, suivies d’autres vues documentaires de la Jérusalem contemporaine enfin « libérée » des Turcs. Les batailles à l’écran sont idéologiques et non religieuses, car ainsi que le rappelle Jean Flori, dès le XIXe siècle, nos historiens ont appréhendé les croisades « comme la première manifestation bénéfique de l’expansion européenne, prélude au colonialisme porteur de modernité, l’accomplissement d’une mission incombant aux nations avancées » (Historia, février 2001, p. 26). Après quelques coupures de la censure (des houris à demi-nues dans le jardin enchanté d’Armide), ce remake aussi extravagant que spectaculaire, aux poses pieuses et à l’idéologie nauséabonde connaît à son tour un joli accueil public et une exploitation lucrative à l’étranger. L’œuvre sera rééditée et sonorisée en 1934 par Carlo Bugiani/Capitani Film, avec, en rajout dans une séquence d’ouverture parlée, Torquato Tasso lui-même (sous les traits d’Adolfo Geri) qui présente son poème. Sans réel succès, car l’œuvre du Tasse, comme le sujet général des croisades, vont disparaître des écrans européens pendant toute la période des dictatures: Mussolini ne souhaite pas glorifier le christianisme conquérant, et Hitler encore moins, lui qui (à l’instar de Guillaume II) cherche à s’allier les Arabes contre l’ennemi « anglo-juif ». De manière générale, la Première croisade, trop chargée affectivement dans la mémoire des spectateurs occidentaux, ne va pas faire l’objet de reconsidérations sérieuses sur le plan historique au cinéma avant le début du XXIe siècle. - GB: Jerusalem Liberated, ES: Jerusalén libertada.
« La Gerusalemme liberata » (1918), un remake qui coïncide avec l’effondrement de l’empire ottoman à la fin de la Première Guerre mondiale.
1923[épisode] The Wandering Jew (Le Juif errant) (GB) de Maurice Elvey
Stoll Picture Productions (Sir Oswald Stoll), 2690 m./1h20 min. – Episode médiéval av. Matheson Lang (Matathias), Florence Sanders (Jeanne de Baudricourt), Hubert Carter, Lionel d’Aragon. - Antioche pendant la Première croisade, synopsis cf. infra, remake de 1933. Tournage aux studios de Cricklewood.
1933[épisode] The Wandering Jew (Le Juif errant) (GB) de Maurice Elvey
Julius Hagen/Twickenham Film Studios, 1h51 min. – Episode médiéval av. Conrad Veidt (Matathias), Anne Grey (Jeanne de Baudricourt), Bertram Wallis (le prince Bohémond de Tarente), Dennis Hoey (Sire de Baudricourt), Jack Livesey (Godefroy de Bouillon), Hector Abbas (le vieil Izekah), Kenji Takase (Phirous), Alan Napier (un chevalier). – Synopsis: À Antioche conquise par les croisés du prince Bohémond de Tarente (et de Hauteville, 1054-1111), un chevalier inconnu a battu tous ses rivaux au tournoi. L’invulnérable jouteur est Matathias, maudit par le Christ onze siècles plus tôt et condamné à errer jusqu’à son retour. Il n’a en effet pas pris une ride depuis l’incident tragique en Judée. Bohémond soupçonne qu’il s’agit du Juif errant et charge Jeanne de Baudricourt de le séduire pour en avoir le cœur net. Matathias avertit Jeanne que son mari périra s’il la suit sous sa tente. Le couple s’étreint pendant la messe de minuit, Jeanne se reprend (« dire que mes lèvres ont touché celles qui ont craché sur Jésus ! »), s’enfuit et découvre son époux mort: il n’a pu s’empêcher de la suivre.
La fameuse légende, adaptée de la pièce d’ Ernest Temple Thurston (1921) et filmée pour la seconde fois par Maurice Elvey (cf. 1923), cette fois en version sonore. Les errances de Matathias auquel tout bonheur est refusé s’y poursuivent à Palerme au XIIIe siècle (cf. Moyen Âge: Italie), puis à Séville pendant l’Inquisition où Matathias sera délivré sur le bûcher (cf. Moyen Âge: Espagne). Un des grands rôles de Conrad Veidt exilé en Angleterre, la silhouette élancée, le rire sarcastique, dans un film visuellement très séduisant, mais un peu longuet et ampoulé qu’Elvey fignole dans les studios de Twickenham et de Sound City à Shepperton. L’épisode d’Antioche dure 17 minutes. – AT: Ahasver, der ewige Jude, ES: El judio errante.
« La Gerusalemme liberata » de C. L. Bragaglia: Francisco Rabal campe le vaillant Tancrède dans ce remake en Ferraniacolor de 1957.
1957La Gerusalemme liberata (La Muraille de feu) (IT) de Carlo Ludovico Bragaglia
Ottavio Poggi/Max Production Italiana, 1h43 min. - av. Francisco Rabal (Tancrède de Hauteville), Sylva Koscina (Clorinde la Sarrasine), Gianna Maria Canale (Armide, fille de l’émir de Damas), Rick Battaglia (Renaud d’Este), Philippe Hersent (Godefroy de Bouillon), Andrea Aureli (Argant), Livia Contardi (Herminie d’Antioche), Cesare Fantoni (Aladin, émir de Jérusalem), Edoardo Toniolo (Raymond de Toulouse), Hugo Sasso (Fernand de Norvège), Ugo Sasso (Gernando), Alba Arnova (une danseuse dans le harem), Nando Tamberlani, Carlo Hinterman, Leonardo Bragaglia, Fedele Gentile, Giulio Battiferri, Fernanda Ghia, Terry Ferrone, Joe Camel, Tomas Torres.
Synopsis: L’armée croisée de Tancrède avance à marches forcées vers Jérusalem pour amener à Godefroy de Bouillon les tours d’assaut indispensables à la prise de la ville. En route, Tancrède s’éprend de la mystérieuse amazone Clorinde, mais Herminie, une princesse musulmane d’Antioche vivant à Jérusalem, prisonnière des croisés et amoureuse du jeune chevalier, le met en garde contre les stratagèmes de la belle, qui serait une guerrière ennemie (en fait, la fille du roi de Perse). Pourtant, Clorinde a sauvé du bûcher deux chrétiens, Olinde et Sophronie (cf. 1910), et elle n’est pas insensible au charme de Tancrède. Argant, le champion des Sarrasins, défie Renaud, autre redoutable chevalier. Pour semer la zizanie dans le camp des assiégeants, la troublante Armide, fille de l’émir de Damas, se prétend convertie au christianisme et séduit Renaud ; fou d’amour, celui-ci se dispute avec Fernand de Norvège qu’il tue en combat singulier, puis s’enfuit devant la colère de Godefroy de Bouillon. Armide lui tend une embuscade et l’emprisonne dans les souterrains de son château. Déguisée en Clorinde, Herminie cherche à rejoindre Tancrède, mais elle est reconnue et s’enfuit, tandis que Tancrède, ayant appris le sort de Renaud grâce à Clorinde, pénètre incognito dans le repaire d’Armide et le libère. Les Sarrasins livrent bataille sous les murs de Jérusalem et sont sur le point de l’emporter quand surgissent Renaud et Tancrède. Au cours des combats, ce dernier croise le fer avec Clorinde, qu’il ne reconnaît pas sous son heaume, et la tue. Elle meurt dans ses bras en acceptant le Christ. Tancrède s’effondre, inconsolable et grièvement blessé après avoir tué Argant, tandis que Renaud hisse les couleurs de Godefroy de Bouillon sur les murs de Jérusalem. Herminie retrouve Tancrède sans connaissance sur le champ de bataille. Elle l’aide à rejoindre les autres croisés au Saint-Sépulcre et à remercier le Ciel pour la victoire de leur cause. Une croix flamboyante brille à l’horizon.
Troisième adaptation du poème de Torquato Tasso. Alors que les versions de 1911 et 1918 (cf. supra) obéissaient à des motifs impérialistes clairement identifiables, le film de Bragaglia n’est que prétexte à ferraillements en armure ornementés de complications sentimentales pour roman-photo. Finie la tonitruance culturelle aux relents racistes, disparue la virulence idéologique des deux fresques muettes. Contredisant les chroniques médiévales, Godefroy non seulement épargne, mais offre la liberté à l’émir de Jérusalem et à ses guerriers prisonniers ! Mais si le pathos belliciste d’antan s’est estompé avec la folie mussolinienne, restent toutefois tous les clichés de l’islamophobie latine traditionnelle.
Armide (Gianna Maria Canale) envoûte Tancrède, à dr.: Godefroy de Bouillon (Philippe Hersent) devant Jérusalem.
 Comme souvent chez Bragaglia, décor et accessoires sont aussi bichonnés que la mise en scène et la direction d’acteurs sont paresseuses. Grimé en Godefroy de Bouillon, le comédien français Philippe Hersent initie une carrière florissante dans le nanar costumé de la Péninsule. A ses côtés, la toujours troublante Gianna Maria Canale en Armide domine sans peine un parterre de jouvencelles et de beaux chevaliers insipides. Les effets spéciaux de Joseph Natanson (« The Red Shoes » de Powell-Pressburger) masquent tant soit peu la pauvreté des moyens utilisés pour l’assaut de Jérusalem avec ses cinquante figurants, murailles de carton-pâte et ses deux tours d’assaut squelettiques. Détail du reste authentique: faute de bois, les croisés ne purent construire que deux tours, dont une fut incendiée par l’adversaire ; l’autre, placée de nuit au nord-ouest de la Ville sainte, permit à Godefroy d’escalader les remparts. Bragaglia tourne en Supercinescope à Monte Gelato (Valle del Treja), à Lavinio Lido di Enea, à Manziana et aux studios IN.CI.R.-De Paolis à Rome. Les jardins d’Armide, le bûcher d’Olinde et Sophronie et la reddition des Sarrasins sont filmés sur les terrains du Museo della Civiltà Romana (EUR) à Rome. Les teintes artificielles mais assez suggestives du procédé Ferraniacolor sont utilisées ici à bon escient pour accuser l’aspect irréaliste, un peu féerique du récit d’amour (Rodolfo Lombardi a signé la photo des « Misérables » et du « Théodora » de Riccardo Freda). Cette imagerie convenue devient un très gros succès au box office italien (645'400'000 lire) et fait la fortune de la société Fonoroma (Giulio Sbarigia) qui la distribue. - US: The Mighty Crusaders, DE: Clorinda, die Sarazenin, ES: Jerusalén liberada.
1968I due crociati (IT) de Giuseppe Orlandini
Fulvio Lucisano/Italian International Film, 1h40 min. - av. Franco Franchi (Franco di Carrapipi), Ciccio Ingrassia (Ciccio, vicomte de Braghelunghe), Janet Ahgren (Clorinde), Umberto D'Orsi (Godefroy de Bouillon), Nino Fuscagni (Richard Cœur-de-Panthère [!]), Furio Meniconi (le sultan Saladin), Ignazio Leone (Biagio), Fiorenzo Fiorentini (conseiller de Ciccio), Marco Tulli (Frère Giulivo).
Ruinés, le noble Ciccio (vicomte de Bragelonne !) et le mercenaire Franco suivent Godefroy de Bouillon en Terre sainte où leurs innombrables idioties n’empêcheront pas les croisés de prendre Jérusalem. Le duo de pitres Franco & Ciccio tente une parodie de La Jérusalem délivrée du Tasse. Du comique primaire dont les gags pathétiques ont déjà coulé « I due della legione » (1962), « I due mafiosi » (1963), « I due evasi di Sing Sing » (1964), « I due sanculotti » (1966), etc. Filmé en Eastmancolor et Chromoscope au Castello di Ostia et au château de Santa Severa, près de Rome. – US: The Two Crusaders.
En pleine guerre d’Algérie, l’ORTF produit le feuilleton d’aventures « Thibaud ou les croisades » (1968/69).
1968/69(tv) Thibaud ou les croisades (FR) de Joseph Drimal (1e s.) et Henri Colpi (2e s.)
Michel-Jean Canello/Telfrance-ORTF (1e Ch. 2.11.68-28.12.69), 26 x 26 min. - av. André Laurence (Thibaud, le Chevalier Blanc), Raymond Meunier (Blanchot, son compagnon), Steve Eckardt (Foulques V d'Anjou, roi de Jérusalem), Marie See (la reine Mélisende), Olga Georges-Picot (la princesse Sibylle, fille de Foulques Ier), Angelo Bardi (Douglas), François Moro Giafferi (Hugues II du Puiset, comte de Jaffa), Marpessa Dawn (Laïlah), Pierre Arditi (Ben Yacoub), Fernand Bellan (l’émir Abdallah), Christian Duroc (Albert de Frissac), Daniel Romand (Renaud d’Aurigny), Jean-Pierre Andréani (Pierre de Coucy), Yori Bertin (Isabelle de Coucy), Tom Whitehead (Raymond de Poitiers, prince d’Antioche), Michèle Grellier (la princesse Alix d’Antioche, sœur de Foulques Ier), Georges Beller (Raymond de Paulhan), André Var (le comte de Cournon), Jean-Pierre Sentier (le baron de Severac), Samson Fainsilber (l’ermite), Daniel Sarky (Gontran des Baux), Pierre Ferval (Aurillac), Robert Vattier (le sultan), Marc Miller (Ulrich le Templier), Gamil Ratib (Akbar), Jean-Michel Dhermay (l’émir Abderrahman), Jacques Hilling (Méricourt), Koulak (Kaddour).
Synopsis: Le royaume franc de Jérusalem vers 1135, près de 40 ans après la fin de la Première croisade. Thibaud, dit le Chevalier Blanc, « symbole de la croisade victorieuse à Jérusalem », se plie à l’idéal de chevalerie et à la charité chrétienne. C’est un « poulain », un Franc né en Palestine de parents mixtes, sa mère étant arabe, son père un baron au service de Foulques V d’Anjou qui vient de succéder à Baudouin Ier sur le trône de Jérusalem, aux côtés de la reine Mélisende. Flanqué de son ami Blanchot, Thibaud escorte des caravanes de pèlerins et les convois d’or des Templiers, sauve les forteresses de Safed et Kérak qu’assiègent les Turcs, protège et flirte avec la princesse Sybille, fille du roi (en fait sa petite-fille !), démasque l’assassin de pèlerins musulmans (un Franc qui vengeait ses parents trucidés), sauve l’honneur de la reine Mélisende (que courtise Hugues de Puiset), récupère les fabuleuses richesses d’Hérode le Grand enfouies dans les souterrains de la forteresse de Massada etc. Enfin, las des combats et conscient que « notre royaume chrétien en Orient ne se maintient que par la force », Thibaud prend son bâton de pèlerin et se dirige vers le Saint-Sépulcre.

L’ORTF de l’ère Pompidou aborde timidement les croisades
Le première production française située pendant les croisades, période jusque là contournée prudemment par la littérature populaire et le cinéma de l’Hexagone (Algérie et décolonisation obligent). Henri Colpi, jadis le brillant monteur de H.-G. Clouzot (« Le Mystère Picasso ») et d’Alain Resnais (« Hiroshima mon amour », « L’Année dernière à Marienbad »), s’est fait remarquer avec son premier long métrage, « Une aussi longue absence », une adaptation de Marguerite Duras récompensée de la Palme d’or à Cannes en 1961 ; l’insuccès de ses films ultérieurs le cantonne dans la série télé, et il signe ici une partie importante (la deuxième série) de ce feuilleton pour la jeunesse, diégétiquement aux antipodes de ses travaux précédents. Bande dessinée médiévale sans ambition ni réflexions, où s’affrontent Francs, Sarrasins et Turcs (combat réglés par Raoul Billerey), « Thibaud » bénéficie toutefois de beaux extérieurs naturels, ayant été tourné en couleurs à Aigues-Mortes, au Grau-du-Roi (Gard) et dans les déserts tunisiens. Parmi la distribution, on reconnaît un jeune Pierre Arditi et Marpessa Dawn, l’Eurydice d’« Orfeo Negro » dix ans plus tôt. C’est l’unique apparition à l’écran de la reine Mélisende, souveraine de Jérusalem en 1131, régente toute-puissante du royaume de 1143 à 1152 et mère de Baudouin III. Quant à la princesse Sibylle, sœur du Roi lépreux, Baudouin IV, elle sera au centre du film « Kingdom of Heaven » de Ridley Scott en 2005 (øøø).
Episodes: 1. « L’Appel du désert » - 2. « Safed » - 3. « Le Brigand » - 4. « Sibylle et Thibaud » - 5. « Pour les beaux yeux d’Isabelle » – 6. « Etienne » - 7. « La Rançon » - 8. « Le Prisonnier de Zengi » - 9. « Les Pillards » - 10. « Hugues de Puiset » - 11. « Les Trois Marchands » - 12. « Le Seigneur de Hauran » - 13. « Autour d’un point d’eau » - 2e série: 1. « Les Deux Croix » - 2. « La Course de Tripoli » - 3. « Le Rocher de la Chrétienté » - 4. « L’Ermite » - 5. « Le Marin de Gènes » - 6. « Le Chevalier Noir » - 7. « Le Trésor de la Mer Morte » - 8. « Par le fer et par le feu » - 9. « Le Crime du Templier » - 10. « Le Manteau blanc » - 11. « Le Mariage de Blanchot » - 12. « La Châtelaine du ruisseau » - 13. « Les Pèlerins ». - GB: Desert Crusaders, DE: Thibau, der weisse Ritter.
1976Deus lo volt / Dieu le veut / God Wills It So (BE) de Luc Monheim
Claude Michiels/Prodifilm Europe, Bruxelles-2000 Production Belgium, 1h33 min. - av. Dominique Rozan (le croisé désabusé), Liliane Becker (Gard), Robert Delieu (Lode), Frédérique Hender (Ann), Claudine Laroche (Inge), Yvette Merlin (Hilde), Lucien Charbonnier (Monnik, le vieux moine), Jean Decraux (Magister, le moine recruteur), André Desramaux (Gilles, un soldat), Albert-André Lheureux (Frère Ambroise), Gérard Viviane (le bossu de la caverne).
Synopsis: Au XIe siècle, à l’époque de la Première croisade, un chevalier égaré dans le désert et proche de la mort se remémore tous ceux qui ont croisé son chemin en route pour la Palestine… Pillant, saccageant tout sur leur passage, les colonnes des soldats du Christ traversent l’Europe aux cris de « Dieu le veut » (leur cri de guerre et de ralliement). Répondant à l’appel de recruteurs douteux, des moines et des paysans abandonnent monastères et fermes avec l’espoir de se tailler une part du butin en Terre sainte, suivis par des hordes de brigands. Quatre femmes partent sur les traces des croisés. Elles surprennent Lode, un détrousseur de cadavres, l’attaquent, le blessent et l’emmènent. L’attitude d’un moine paillard les force au saccage d’une chapelle. Lode défend « ses » femmes contre des soudards, tente de séduire la plus jeune, sème la zizanie jusqu'à ce que Gard, l’aînée des quatre, tente même de le violer. La nuit même, les femmes, lasses de son machisme, l’entraînent dans la forêt et le suppriment.
Scénariste, sculpteur, décorateur de théâtre et de cinéma, Claude Monheim veut dénoncer avec « Dieu le veut » la crédulité et la maniabilité des foules obéissant aux slogans faciles, l’abus de pouvoir des religieux, les intérêts réels des croisés et de l’Église derrière les alibis spirituels, enfin la situation de la femme en temps de guerre. Vaste programme que l’artiste belge n’arrive à traiter que par la bande, faute de moyens, de rigueur dramatique et de distributeurs intéressés. Ceux-ci refusent une première version dont les dialogues sont jugés ridicules, et le cinéaste les remplace par une voix en off. Monheim récuse à raison toute représentation édulcorée du Moyen Âge, cherchant à s’écarter des enluminures ou des clichés hollywoodiens: il montre au premier degré la rudesse du quotidien, la violence de la population fruste, sa peur et sa cupidité, mais cette quête d’authenticité aboutit à une représentation tout aussi caricaturale dans son cumul de cruautés gratuites et de dépravations systématiques. Il touche juste en revanche quand il atténue ses couleurs en se limitant aux bruns, aux sépias, aux verts passés, soit des couleurs naturelles – le rouge étant réservé au sang. De même, on ne voit pas un Godefroy de Bouillon entouré de chevaliers en armures flamboyantes et uniformes pimpants, mais en majorité de simples cottes de mailles et passablement de guenilles, car le seigneur payait lui-même l’équipement de ses soldats. Pour arriver à ses fins, le cinéaste a fait appel à la troupe de théâtre Saint-Louis de Bouillon et a tourné en Gevacolor dans les Ardennes belges (région de Bouillon, Les Hayons), au château des Comtes à Gand et à Westhoek (La Panne).
1984(tv-mus) I Lombardi alla prima Crociata (Les Lombards à la première croisade) (IT) de Gabriele Lavia (th) et Brian Large (tv)
NVC-RAI-Scala di Milano, 2h08 min. – av. José Carreras (Oronte, fils du sultan), Ghena Dimitrova (Giselda), Silvano Carroli (Pagano), Carlo Bini (Arvino), Maria Luisa Vannini (Viclinda), Giovanni Foiani (Acciano, sultan d’Antioche), Laura Bocca (Sofia, son épouse), Luigi Roni (Pirro), Gianfranco Manganotti (prieur).
Synopsis: À Milan en 1095, Pagano tente de tuer son frère Arvino qui vient d’épouser la femme qu’il aime, Viclinda, mais il se trompe et assassine son père. Pour expier son crime, le parricide se fait ermite en Terre sainte. Arvino, promu commandant de l’armée croisée des Lombards, assiège Antioche. Sa fille, Giselda, s’éprend du musulman Oronte qui est occis par les croisés après avoir été baptisé par Pagano. Ce dernier, mortellement blessé, agonise devant Jérusalem. - Captation prestigieuse de l’opéra de Giuseppe Verdi et Temistocle Solera (1843) à la Scala de Milan, avec des décors (Giovanni Agostinucci) et des costumes (Andrea Viotti) proprement magnifiques. Direction musicale de Gianandrea Gavazzeni. L’intrigue est tirée du poème héroï-comique en quinze chants de Tommaso Grossi (1826); l’opéra sera adapté pour la France en 1847 sous le titre de Jérusalem (cf. infra).
1986(tv-mus) Jérusalem (IT) de Renzo Giacchieri
  Premiere Opera-Bel Canto Society, 2h54 min. – av. Katia Ricciarelli (Hélène), Veriano Luchetti (Gaston, vicomte de Béarn), Cesare Siepi (Roger), Wilma Colla (Isaure), Gianfranco Manganotti (Raymond, l’écuyer), Alfonso Marchica (Adhémar de Montheil, légat papal), Eftimio Micalopoulos (l’émir de Ramla).
Dans ce remaniement de I Lombardi alla prima Crociata de Giuseppe Verdi (cf. supra, 1984) pour le public français, opéré en 1847 par Alphonse Royer et Gustave Vaëz, Arvino devient le comte de Toulouse, Oronte se transforme en Gaston et son frère Pagano s’appelle Roger. La femme qu’ils aiment est Hélène. L’intrigue est légèrement modifiée: après une tentative d’assassinat manquée contre son frère à Toulouse, Roger devient ermite en Terre sainte. Gaston et Hélène y sont capturés par les Sarrasins de l’émir de Ramla (Ramallah). Roger aide à les libérer, puis meurt héroïquement en combattant aux côtés de son frère pour conquérir Jérusalem. Captation télévisuelle sous la direction musicale de Donato Renzetti (Orchestre symphonique de l’Emilia-Romagna et le chœur du Teatro Regio de Turin).
1987(tv-mus) Armide (AU) de Colin O’Brien (th), Gerald Wright (tv) et Eric Hawkins (tv)
University Collegium Musicum, 2h13 min. – av. Jane Manning (Armide), John Foster (Renaud), Lorentz Lossius (Ubalde), Christopher Waddell (Hidraoth, roi de Damas), Margo Robertson (Phénice), Lisa Brown (Sidonie).
Captation de la tragédie en musique en un prologue et cinq actes de Jean-Baptiste Lully (sur un livret de Philippe Quinault, 1686), inspirée par un épisode de La Gerusalemme liberata du Tasse, sous la direction musicale d’Ivor Keys. Synopsis: Les armées de Godefroy de Bouillon ne peuvent franchir le Jourdain où les maintiennent les pouvoirs magiques d'Armide; seul un croisé résiste encore aux charmes de la magicienne sarrasine, le vaillent Renaud. En disgrâce auprès de Godefroy, celui-ci doit quitter son campement. Armide l'enlève, tombe amoureuse et le garde envoûté dans son royaume inaccessible. Partis à sa recherche, Ubalde et le Chevalier danois succombent à leur tour aux créatures d'Armide, les belles Lucinde et Mélisse. Mais lorsqu'ils retrouvent Renaud, les trois se resaisissent et fuient. Les sortilèges d'Armide sont à présent impuissants; elle maudit son sort, détruit le palais enchanté et s'envole sur son char. Pour les Croisés, la route vers Jérusalem est ouverte.
1993(tv-mus) I Lombardi alla prima Crociata (Les Lombards à la Première croisade) (US) de Mark Lamos (th) et Brian Large (tv)
  Metropolitan Opera (30.3.94), 2h19 min. – av. Luciano Pavarotti (Oronte), Samuel Ramey (Pagano), Lauren Flanigan (Giselda), Bruno Beccaria (Arvino), Imma Egida (Viclinda). – Captation de l’opéra de Giuseppe Verdi (synopsis cf. supra, 1984) au Metropolitan Opera de New York, sous la direction musicale de James Levine.
1993-2001[projet inabouti: Crusade (US) de Paul Verhoeven; Mario Kassar, Andrew G. Vajna/Carolco Pictures. - av. Arnold Schwarzenegger (Hagen), Robert Duvall (Adhémar de Le Puy), John Turturro (Ari, le Juif), Christopher McDonald (Emmeric de Bascarat). - En France en 1095, Hagen, un voleur cynique au service du comte Emmeric de Bascarat, est capturé alors qu'il dévalise une abbaye et condamné au gibet. Il y échappe en brûlant un crucifix dans son dos et faisant passer cette blessure emblématique pour un stigmate de sainteté.Il est relâché et envoyé aux Croisades pour libérer la Terre Sainte. Hagen protège une famille juive que Emmeric veut exterminer. Robert, duc de Normandie, le remercie et l'intègre à son armée. Mais Emmeric l'enlève et le vend comme esclave à Jaffa. Il attire l'attention de l'émir Ibn Khaldun, s'éprend de sa fille Leila et démasque son fiancé, le fanatique Djarvat. Il est témoin des trahisons et de la vilénie des deux côtés, trouve la plus sainte des reliques, un morceau de la croix du Christ, et la confie en secret à des moines contre la promesse de ne jamais révéler sa cachette. Révulsé par les bains de sang commis partout au nom de Dieu ainsi que par le double jeu du Pape, il quitte les Croisades avec Leila après avoir tué Emmeric (scénario de Walon Green). - Verhoeven veut transmettre un message pacifiste tout en soulignant que l'Occident n'avait rien à chercher au Proche-Orient. Le tournage est programmé pour l'été 1994, budgété à 100 millions de dollars, on construit des décors en Espagne, mais le double naufrage commercial de "Cuthroat Island" et du "Chaplin" de Richard Attenborough provoque la faillite de Carolco. En 1999, Schwarzenegger tente de reprendre le projet pour le compte de sa société, Oak Productions, et compte sur Verhoeven pour le filmer en 2001. L'attentat islamiste du 11 septembre coule définitivement le projet. (Pour plus de détails, cf. David Hughes, Tales from Development Hell. The greatest Movies never made?, Londres, 2003, pp. 107-120.)]
2000(tv-mus) Jérusalem (IT) d’Ermanno Olmi, Piergiorgio Gay (th) et Paola Longobardo (tv)
RaiTrade-Teatro Carlo Felice di Genova, 2h46 min. – av. Verónica Villaroel (Hélène, fille du comte), Ivan Momirov (Gaston, vicomte de Béarn), Carlo Colombara (Roger, frère du comte), Alain Fondary (le comte de Toulouse), Federica Bragaglia (Isaure), Giorgio Casciarri (Raymond, l’écuyer), Carlo di Cristoforo (Adhémar de Montheil, légat papal), Reda El Wakil (l’émir de Ramla), Giancarlo Tosi, Enrico Facini, Alessandro Patalini. – Captation de l’opéra de Giuseppe Verdi (cf. 1986) au Teatro Carlo Felice à Gênes, sous la direction musicale de Michel Plasson. La mise en scène est du cinéaste Ermanno Olmi, le Bresson italien, Palme d’or à Cannes pour « L’albero degli zoccoli » (1978).
La comtesse Brigitte et le croisé Robert de Paris à la cour de Byzance (« Rytsarskiy roman », tv 2000).
2000(tv) Rytsarskiy roman [Roman de chevalerie] (RU) d’Aleksandr Inchakov
  Razvitiye Trukovogo Kino-Kinokoncern Mosfilm-Avatar-Films (Aleksandr Inchakov, Anatoly Sivushov) (RUTV 6.3.00), 2h09 min. – av. Aleksandr Inchakov (le comte Robert de Paris), Vera Sotnikova (la comtesse Brigitte [=Brenhilde, comtesse de Paris]), Nikolai Yeryomenko (César Nicéphore Bryenne, son fiancé / Frère Antoine), Vassili Lanovoy (Alexis Ier Comnène, empereur-basileus de Byzance), Viktor Pavlov (Mikael Agelastès, le philosophe), Yulia Riytikova (Zahram), Lyobov Polichtchuk (l’impératrice Irène Doukas), Irina Livanova (la princesse Anne Comnène, sa fille), Youri Slobodenyuk (Achille Tatius), Natalia Fatiyeva (le mère de Brigitte), Arnis Litzitis (le marquis de Vaulx).
Synopsis: À Reims, sous la neige en 1096, le fougueux comte Robert de Paris, sur le point de se croiser, remporte un tournoi. La reine Berthe lui confie sa nièce Brigitte, une jeune amazone experte dans le maniement des armes et qui veut aussi se rendre en Terre Sainte, où son père est décédé. Plusieurs mois plus tard, à Constantinople, le basileus Alexis Ier Comnène a fort à faire pour déjouer les complots de son beau-fils in spe, César Nicéphore Bryenne, et d’Agelastès, un vieux philosophe cynique, quand lui parvient la pire des nouvelles: les armées de la Première croisade sont aux portes de la ville. Le croisés de Godefroy de Bouillon sont arrogants et surarmés, tandis que Byzance est affaiblie. Le basileus exige, non sans peine, des croisés reçus à la cour un serment d’allégeance garantissant l’inviolabilité du territoire impérial. Pendant la cérémonie, Alexis Comnène se lève pour saluer la comtesse Brigitte, qu’il couvre de compliments. Irrité, Robert de Paris en profite pour offenser gravement la personne de l’empereur en s’installant avec insolence sur le trône. On l’en arrache, il prête serment du bout des lèvres, le basileus le déclare non valable. Les croisés lèvent le ton: Byzance est sommée de fournir les embarcations pour la traversée du Bosphore et trois mois de provisions, faute de quoi ils se serviront eux-mêmes. Peu après, lors d’un banquet, César fait droguer et enlever dans son palais le récalcitrant comte Robert ainsi que sa pupille Brigitte, qu’il tente en vain de séduire. Sa fiancée Anne le surprend en situation compromettante, et Brigitte le défie: elle lui cèdera s’il la bat en combat singulier. De son côté, Robert refuse les avances sexuelles d’une servante, Zahram, envoyée par César. Robert est incarcéré dans un donjon pour être torturé à mort, mais il s’échappe et libère Brigitte avec la complicité de Zahram, qui se suicide ensuite. Le couple décime les poursuivants et regagne le camp des croisés. Le combat singulier entre César et Brigitte se déroule en présence du basileus. Brigitte étant blessée, c’est Robert qui défend son honneur et décapite Stéphanos, le terrifiant bourreau de Constantinople, champion désigné par César. Ce dernier est chassé de la cour, tandis que les croisés poursuivent leur marche vers la Palestine. À la fin, le moine qui a narré ces exploits en flash-back se révèle être César lui-même, entré dans les ordres.

Tentative russe de présenter le point de vue de Byzance
Ce téléfilm russe tiré de Count Robert of Paris (Le comte Robert de Paris), l’avant-dernier roman de Walter Scott, paru en 1832, soulève un point d’histoire totalement oblitéré par le cinéma occidental. En 1094 (soit deux ans avant le début du récit), Byzance a demandé au pape Urbain II de l’aide militaire pour reconquérir ses territoires d’Asie mineure submergés par la marée turque. Le Vatican répond en décrétant une « guerre sainte » englobant tout le Proche-Orient. Épouvanté, Alexis Comnène se retrouve involontairement l’hôte de quelque soixante-dix mille hommes et bon nombre de femmes conduits par les princes féodaux les plus puissants d’Europe. Les défis économiques, logistiques, militaires et diplomatiques que Byzance doit relever à cette occasion sont sans précédent, d’autant plus que les motivations chrétiennes professées si bruyamment par les nouveaux venus (souvent d’anciens ennemis) n’ont rien de rassurant. Scott, qui s’est servi dans L’Alexiade, la chronique rédigée par Anne Comnène, fille de l’empereur et historienne, y a relevé l’incident diplomatique d’un croisé (anonyme) s’asseyant sur le trône. Si Robert de Paris et son épouse Brenhilde/Brigitte sont des personnages inventés par le romancier, on peut aisément reconnaître à leur description Robert de Hauteville, dit Robert Guiscard (1020-1085), le duc normand d’Apulie, ennemi juré de Byzance, ainsi que son épouse, la princesse Sichelgaita de Salerne, une walkyrie charpentée comme un soldat qui ne manquait pas une bataille (1).
Le scénario escamote un quart du roman (2), étant taillé sur mesure pour Aleksandr Inchakov, un acteur moscovite déjà aperçu dans un autre film d’après Walter Scott, le « Quentin Durward » soviétique de 1988 (cf. infra, 8.2), et qui cumule ici les fonctions de producteur, de réalisateur et d’interprète principal. Les interminables acrobaties à l’épée de ce champion russe de karaté, président de l’Association russe des cascadeurs, priment sur tout le reste. Rebaptisée Brigitte, Brenhilde n’est plus ici son épouse légitime, mais une guerrière aussi ravissante que peu crédible dont notre malabar à la longue chevelure fait la conquête après quelques baignades nues dans la mer de Marmara. Il y avait matière, comme l’a fait Scott, à illustrer l’impact du monde médiéval occidental sur la société sophistiquée des Grecs byzantins, à opposer rustres aux dents longues venus de l’Ouest aux dégénérés du Bosphore (le temps d’un plan, on surprend Alexis Comnène assouvissant des pulsions sadiques dans la salle de torture). Hélas, dépourvu de point de vue, ce produit fabriqué presqu’entièrement en extérieurs à Istanbul (remparts et palais divers) et à Rhodes est d’une navrante platitude, parsemée de maladresses: les arts martiaux ne sauraient remplacer la mise en scène. Une occasion manquée.

(1) – Robert Guiscard - qui rêvait de détrôner Alexis Comnène - est mort de dysenterie onze ans avant les faits relatés ici, mais son fils aîné Bohémond de Tarente est un des meneurs de la Première croisade, comme son petit-neveu Tancrède (modèle du héros de la Jérusalem libérée du Tasse). On reste en famille.
(2) - Chez Walter Scott, Robert de Paris, enfermé dans son donjon, affronte un tigre et un orang-outang tueur avant d’être délivré par le vaillant Hereward, 22 ans, un mercenaire anglo-saxon de la garde varange de l’empereur (il a gagné Constantinople après la défaite de Hastings). Hereward sympathise avec le croisé, car il a découvert parmi les dames de compagnie de la comtesse son ancienne fiancée Berthe. Ayant déjoué le complot d’Agelastès et de César contre Alexis Comnène, il accompagne le comte Robert avec Berthe jusqu’à Jérusalem ; de retour en Europe, le comte reconnaissant fera restituer aux fidèles Saxons leur domaine du Hampshire.
Un croisé sceptique: Pietro (Alessandro Gassman, fils de Vittorio) dans « Crociati » de D. Othenin-Girard (tv 2001).
2001*(tv) Crociati / Die Kreuzritter / The Crusaders / Las cruzadas / Les Croisés (IT/DE/ES/FR) de Dominique Othenin-Girard
Alessandro Jacchia/Rai Fiction-Lux Vide-Kirchmedia-Sat1-Tele5-France 2 (Rai Uno 14-15.10.01 / SAT1 15-16.9.02), 3h14 min. – av. Alessandro Gassman (Pietro), Franco Nero (le sage Ibn Azul), Johannes Brandrup (Riccardo d’Aurocastro), Thure Riefenstein (Andrea d’Aurocastro), Barbara Bobulova (Rachel), Karin Proia (Maria), Antonio Iuorio (Massoud), Uwe Ochsenknecht (Corrado d’Aurocastro), Thomas Heinze (le duc Robert de Flandres), Flavio Insinna (Bartholomé, l’ermite), Dieter Kirchlechner (le baron Guglielmo d’Aurocastro), Rodolfo Corsato (Bastiano), Armin Mueller-Stahl (Maître Alessio), Milos Timotijevic (Johann), Slobodan Ninkovic (Olaf Gunnarsson), Elizabeta Djorevska, Dubravko Jovanovic, Renzo Stacchi.
Synopsis: Né en 1079 à Aurocastro (dans le duché normand de Tarente soumis au fameux Robert Guiscard), Pietro est le fils illégitime d’une chrétienne des Pouilles et d’un navigateur sarrasin. Adopté par Maître Alessio qui l’a instruit, il gagne sa vie comme modeste forgeron et fondeur de cloches. Las des exactions du châtelain local, il part délivrer Jérusalem, accompagné de deux amis: Andrea, un berger, et Riccardo, le fils spolié du baron Guglielmo d’Aurocastro qui vient d’être trucidé alors qu’il revenait de Terre sainte par son propre frère, l’usurpateur Corrado. Le trio est enrôlé et entraîné à Messine, puis débarque en Palestine après une traversée mouvementée. Inconscients, trompés par des chrétiens arméniens de mèche avec leur propre instructeur, les jeunes croisés pillent un village juif, incendient la synagogue et passent au fil de l’épée toute la population inapte à l’esclavage (« hébreux ou maures, c’est du même ! »). Révoltés par l’esprit de rapine et la soif de sang qui animent leurs camarades, Pietro, homme de savoir, et Riccardo désertent l’armée au péril de leur vie: ils ne cherchent plus la « victoire » mais la paix intérieure et extérieure. Ils prennent sous leur protection une jolie juive rescapée du massacre, Rachel, et gagnent Jérusalem avant les croisés dont Andrea, d’une ferveur toute dogmatique, a repris le commandement. La menace occidentale met la Ville sainte en effervescence et la faction belliciste des Sarrasins fait la chasse aux espions. Riccardo a retrouvé sur place le fragment de la Vraie Croix, relique sacrée, et se propose de raisonner ses compatriotes, mais Andrea refuse de l’écouter ; le camp des croisés est en proie à un fanatisme aveugle et braillard. Bartholomé, un faux ermite, attise la crédulité et la religiosité hystérique. A Jérusalem, où il a rencontré le sage Ibn Azul qui lui révèle l’identité de son père, Pietro est sommé d’utiliser le feu grégeois contre les tours d’assaut des croisés. Ceux-ci pénètrent néanmoins dans la ville et y perpètrent un bain de sang général. En dépit des promesses, ils brûlent vifs des civils musulmans dans une mosquée, un incendie dans lequel disparaît aussi la relique de la Vraie Croix, consumée par les flammes. Pietro comprend alors qu’il est urgent de faire un pèlerinage en sens inverse, de retourner à Aurocastro. Malade, Riccardo meurt en route. Pietro épouse Maria, son amour de jeunesse, et reprend son métier d’antan. Des années plus tard, il retrouve Rachel et son mari Andrea, assagi, également revenu au pays. Devenu baron d’Aurocastro après la destitution de l’usurpateur, Andrea a fait édifier une cathédrale pour expier ses péchés et souhaite que Pietro en fabrique les cloches.
L’armée de Godefroy de Bouillon prépare l’assaut de Jérusalem dans « Crociati » de D. Othenin-Girard (tv 2001).
 Des interrogations morales nées de l’invasion de l’Irak par Bush père
Au départ, une entreprise intéressante, marquée par l’engagement très controversé des États-Unis en Irak et leur politique moyen-orientale : quatre ans avant « Kingdom of Heaven » de Ridley Scott (cf. 4.2 Deuxième croisade), le réalisateur suisse Othenin-Girard dirige une superproduction télévisuelle européenne d’un esprit assez voisin, tournée au Maroc (Ouarzazate, Essaouria). Des jeunes hommes, la tête pleine de rêves mystico-exotiques, quittent l’arbitraire et l’injustice de leur pays pour aller piller et conquérir au nom de la foi, exporter leurs conflits personnels en tuant au nom du Christ, forger des armes au lieu de fondre des cloches. En cours de route, ils ne rencontrent que sarcasmes, fourberies et désillusions (à Messine déjà, les navires débarquent des chargements de blessés et de mutilés). Parmi eux, Pietro, un « enfant de deux mondes » proclamant que Dieu est le même pour les hommes de toutes confessions (il porte autour du cou une amulette paternelle avec un verset coranique). Bouleversé, il découvre la condition des femmes (Rachel se déguise en homme afin d’avoir accès aux livres sacrés interdits à son sexe), l’éclipse de la lune, les mathématiques et une Jérusalem où les trois monothéismes vivent en bonne entente, n’étaient quelques assoiffés de pouvoir. Son périple cauchemardesque en Terre sainte se résume à une question: « pourquoi y sommes-nous allés ? »
Peut-être effrayée par son propre courage, la scénariste, Andrea Porporati (« Lamerica » de Gianni Amelio, 1994), noie cette interrogation fondamentale dans un dénouement gentillet, consolateur et conciliant, formaté pour la télévision berlusconienne qui la co-finance. Dommage aussi qu’elle ait renoncé à toute historicité explicite: pas de dates ni de noms connus – donc pas de responsables. La réalisation est efficace mais manque de nerf et souffre d’une interprétation plutôt anodine (Alessandro, le fils de Vittorio Gassman, fait Pietro), la ressemblance des jeunes protagonistes entre eux prêtant parfois à confusion. Seul le séduisant Franco Nero, dont la silhouette de pistolero a hanté tant d’italo-westerns (la série des « Django »), tire son épingle du jeu, superbe ici en cheikh et astronome pacifiste. Un téléfilm à peine diffusé, vite relégué au marché vidéo. – Nota bene: le fragment de la Vraie Croix conservé au Saint-Sépulcre fut caché en 1009 et effectivement redécouvert et réinstallé dans la basilique en 1099 ; devenue symbole du royaume croisé de Jérusalem et emmenée au-devant de l’ennemi à chaque bataille, la relique disparut après la prise de la ville par Saladin.
La relique de la Vraie Croix du Christ brûle dans l’incendie d’une mosquée perpétré par des croisés fanatiques (« Crociati », tv 2001).
2001(tv-mus) Rinaldo (DE) de David Alden (th) et Brian Large (vd)
(Arte-La Sept 19.9.01), 3h37 min. – av. David Daniels (Renaud d’Este), David Walker (Goffredo), Deborah York (Almirena), Noemi Nadelmann (Armide), Egil Silins (Argant), Charles Maxwell (Araldo/mage chrétien), Axel Köhler (Eustazio). – Captation de l’opéra de George Friedrich Haendel et Giacomo Rossi (1711), basé sur La Gerusalemme liberata du Tasse. Mise en scène au Prinzregententheater à Munich sous la direction musicale de Harry Bicket (Bayerisches Staatsorchester). L’action est actualisée, le croisé Godefroy de Bouillon devient un télévangéliste.
2005(tv) The Crusades. Crescent & The Cross – 1. The First Crusade (GB) de Mark Lewis
Mark Lewis, Stuart Elliott, Richard Bradley/Lion Television (Steffan Boje)-The History Channel (Susan Werbe, A&G Television Networks)-Dune Films (History Channel 6.11.05), 1h30 min. – av. Terry Wilton (Guillaume de Tyr, archevêque et historien, précepteur de Baudouin IV, roi de Jérusalem), Nayef Rashed (l’historien arabe Ibn al-Athir), Steffan Boje (le jeune chevalier), Richard De Mayo (un croisé), Keith David (narration). – En réaction à la guerre du Golfe, au terme de « croisade » utilisé imprudemment par George Bush Jr. et de « jihâd » par le terroriste Ben Laden au lendemain du 11 septembre 2001, mais aussi en écho à la sortie de « Kingdom of Heaven » de Ridley Scott (cf. 4.2), « The History Channel » finance le docu-fiction le plus ambitieux de son histoire (budget estimé de 1,400 000 $), consacrée aux trois premières croisades. Le tournage s’effectue au Maroc, en Syrie, en Israël, en Turquie et à Londres (l’église de Saint Bartholomew the Great sert pour les scènes impliquant Guillaume de Tyr), avec reconstitutions infographiques (40 figurants démultipliés ad lib) et des comédiens anonymes dans les rôles muets de Godefroy de Bouillon, son frère Baudouin de Boulogne, le pape Urbain II, Alexis Ier Comnène et Bohémond de Tarente. Ce téléfilm de trois heures, récompensé d’un Emmy Award pour la qualité de ses images (Jeff Baynes), donne la parole aux représentants des deux camps ennemis pour expliquer l’origine des croisades. Certains Occidentaux mettent en avant des motivations spirituelles, les Orientaux parlent plutôt d’agression de barbares fanatisés et de soif de conquête. Tous s’accordent toutefois dans l’explication des intérêts politico-économiques de l’aventure: une situation de chaos endémique en Europe, des royaumes instables, l’occasion « religieuse » de guérir les maux d’une société violente, l’aubaine pour le Saint-Siège de remettre l’Église au centre du monde face à la contestation des princes, et pour Byzance la possibilité de reconquérir l’Asie mineure avec l’appui militaire des Européens. Le simple croisé est motivé par la promesse du salut (le pape Urbain lui offre un ticket pour le paradis) et la rémission de ses péchés malgré l’infraction centuplée au deuxième Commandement, mais aussi, et parfois surtout par celle de butin, de richesses et de terres fertiles dans une région qui régit alors le commerce mondial, avec ses caravanes d’Asie et ses villes portuaires sur la Méditerranée. La propagande utilise la désinformation, la dramatisation mensongère, la xénophobie (dont les Juifs européens font massivement les frais) et l’appât d’un arsenal de vraies ou fausses reliques à récupérer en Terre sainte. Une fois Jérusalem investie, les invitations à émigrer au Proche-Orient par familles entières ne sont pas sans rappeler celles de la « conquête de l’Ouest » aux États-Unis huit siècles plus tard.
Le film conte cette première expédition de six mois sans enjolivures: la traversée du Bosphore avec l’aide des Byzantins, le siège de Nicée/Iznik que l’empereur Alexis Comnène récupère en pactisant avec les Turcs sur le dos des croisés (auxquels il ne fait pas confiance, à raison). Frère de Godefroy de Bouillon, Baudouin de Boulogne perd son épouse Gotthilde en route et avec elle sa chance d’hériter de sa fortune familiale: il décide donc de s’enrichir sur place et s’empare d’Édesse, une ville chrétienne dont il fait assassiner le gouverneur arménien Thoros. Les chrétiens d’Orient se méfient dès lors de ces « Francs » perçus comme des fondamentalistes sans foi ni loi. Lors du siège dévastateur d’Antioche, la découverte providentielle de la « Sainte Lance » du Christ redynamise les croisés qui mettent les Turcs en fuite ; Bohémond de Tarente s’autoproclame prince d’Antioche. La ville syrienne de Maara est entièrement passée par les armes, et les croisés affamés s’adonnent au cannibalisme en dévorant leurs victimes (1098), créant un effet de terreur qui secoue tout le Proche-Orient. Les murs de Jérusalem sont atteints après trois ans. Au lendemain de la victoire croisée, les chroniqueurs occidentaux parlent de pyramides de 30'000 cadavres (musulmans, juifs et chrétiens arabes). Godefroy refuse d’être couronné roi d’un lieu dont le Christ seul devrait être le monarque. Il meurt sur place une année plus tard, et son frère Baudouin, moins scrupuleux, prend le titre de Baudouin Ier, roi de Jérusalem. - Partie 2: « The Empire of Islam Strikes Back (Second and Third Crusade) » cf. (4.2).
2010(tv) Dark Relic: Sir Gregory, the Crusader (La Relique maudite) (US) de Lorenzo Sena
Jeffery Beach, Phillip J. Roth/SyFy Channel (SyFy TV 27.3.10), 88 min. – av. James Frain (Sire Gregory), Clemency Burton-Hill (Rebecca), Tom Basden (Sire Robert), Alyy Khan (Hassan), Marija Karan (Safa), Samuel West (frère Georges), Atanas Srebrev (Arthur), Velizar Binev (l’abbé), Velislav Pavlov (le marchand), Terry Randall (le capitaine), Mike Straub (Raymond), George Zietarev (Simon).
La Terre Sainte en 1099. Jérusalem est prise, la Première croisade touche à sa fin. En arrivant, Sire Gregory commandait une centaine d’hommes, à présent il lui en reste moins de dix, dont le frère Georges et l’arrogant chevalier Robert. Ayant découvert une relique d’immense valeur – un fragment de la croix du Christ - , les deux chevaliers s’embarquent pour Rome afin de confier l’objet au pape. Leur navire coule, ils poursuivent leur périple sur terre et sauvent la vie de trois guerriers turcs et de deux pèlerins attaqués par des brigands. Durant la nuit, deux hommes périssent, et le groupe réalise qu’une puissance démoniaque tente de détruire la relique, lançant à leur poursuite à travers les bois des loups géants, des corbeaux, des sauterelles carnivores, un moine zombie, etc. Hassan, le Turc, tient en respect les forces du mal qui ne réagissent pas au crucifix mais à un talisman musulman. Finalement, le groupe parvient à terrasser le démon en lui faisant avaler la relique. Et tant pis pour le pape ! - James Frain (héros de la série « Les Tudors ») dans une tranche de cinéma fantastique aussi débile que fauchée, animée par du digital minimaliste. Outre un prêtre et les musulmans, le groupe comporte une femme, Rebecca, qui a perdu la foi pendant les croisades, ce qui donne lieu à quelques échanges théologiques d’une parfaite banalité, mais plutôt incongrus dans ce genre de produit. – DE: Dark Relic – Sir Gregory, der Kreuzritter.
2012(vd-mus) I Lombardi alla prima Crociata (Les Lombards à la Première croisade) (IT) de Lamberto Puggelli (th) et Tiziano Mancini (vd)
UNITEL-Fondazione Teatro Regio di Parma-Festival Verdi Parma-CLASSICA, 144 min. – av. Roberto De Biasio (Arvino), Michele Pertusi (Pagano), Cristina Giannelli (Viclinda), Dimitra Theodossiou (Giselda), Roberto Tagliavini (Pirro), Gregory Bonfatti (prieur), Jansons Valdis (Acciano), Francesco Meli (Oronte), Daniela Pini (Sofia). – Captation de l’opéra de Giuseppe Verdi (cf. supra, 1984) au Teatro Regio di Parma, sous la direction musicale de Daniele Callegari.